24 juin 2017

Mélenchon, bientôt antirépublicain ?

Classé dans : Articles,Citations — bertrandvalmy @ 11 h 43 min

mélenchonDans les conventions habituelles de la politique française, l’image de l’anti-républicanisme est généralement associée au Front National ; généralement, si ce n’est bien sûr par les membres du parti visé.  En général aussi, cette association n’est pas vraiment explicitée, encore moins justifiée, sans pour autant faire problème – hormis encore pour le parti ainsi concerné. Pour se désigner, les autres partis parlent de « partis républicains » se distinguant alors du Front National ; quand il s’agit de se coaliser pour éviter l’élection d’un représentant du FN, on va alors s’attribuer l’étiquette de « front républicain ». À supposer qu’il faille quand même donner une explication à cette qualification, seront invoqués : la survivance de tropismes monarchistes, qui caractérisent quelques vieux membres du parti, un certain autoritarisme attaché à la tradition extrémiste de droite, et surtout la contradiction supposée entre la ligne principale du FN et le triptyque républicain, notamment l’antinomie au principe d’égalité que ferait naître une supposée reconnaissance de distinctions selon l’origine des nationaux…

La qualification d’anti-républicanisme adressée au FN mériterait un examen autrement attentif que la seule lancée de slogans à l’occasion de campagnes électorales ou dans l’effervescence de l’Hémicycle. Par une analyse fine des positions et des discours du FN, on devrait pouvoir trouver argument pour fonder ou non l’appellation en question. L’exercice serait tout à fait intéressant.

Cependant, une autre interrogation paraît pertinente qui cependant n’est pas, le plus souvent, envisagée : les autres partis sont-ils, pour leur part, totalement exempts d’un risque d’anti-républicanisme ? Cette interrogation se pose d’autant plus dans le contexte actuel de la campagne des législatives et de l’après-élection, des discours très « offensifs », pour ne pas dire agressifs, ont semblé échapper aux codes reconnus de l’espace républicain. Effectivement, et peut-être paradoxalement, ces discours particuliers ne sont pas venus de celui que l’imaginaire politique associe à l’anti-républicanisme – le Front national –, mais d’un de ses détracteurs les plus virulents : « La France insoumise » (FI) de Jean-Luc Mélenchon.

Le présent article n’a pas vocation à opérer une analyse circonstanciée de l’ensemble du programme et discours de campagne de cette formation politique récente, mais de s’arrêter sur une illustration particulièrement nette du risque évoqué : l’intervention de Jean-Luc Mélenchon qui a fait suite immédiatement à l’annonce des résultats du second tour des législatives, le 18 juin dernier.

La posture tout d’abord. Le chef de la FI est apparu grave, sévère, violent même dans le propos. Alors que le bon résultat de son parti  – passage de 15 députés pour le Front de gauche et de ses alliés dans l’Assemblée sortante à 27 pour la nouvelle Assemblée (y compris le PCF) – aurait justifié l’expression d’une satisfaction, Mélenchon a privilégié la conduite de l’austère combattant. Il est vrai, le bon résultat de ce mouvement s’inscrivait dans une faillite tout à fait considérable de la gauche dans son ensemble : division par 4 du nombre de députés ! Mais cela n’explique pas la mauvaise humeur du leader de la FI. Non, encore une fois, c’est davantage le choix résolu d’une attitude combattante qui en est l’explication essentielle.

Les mots sont forts : « nos adversaires dans l’histoire et dans la société », appel au « combat », « grève générale civique », « résistance la plus totale », « coup d’État social », « le fanal du combat »… Des mots qui choquent, lorsqu’il s’agit de rendre compte de ce temps essentiel de la démocratie qu’est l’élection des députés. Des mots qui semblent totalement incongrus au regard du contexte : comment appeler d’emblée à la grève générale quand la nouvelle majorité vient juste de se dessiner et n’a pu, dès lors, initier la moindre mesure ? Comment oser parler de résistance comme si nous étions en guerre ? Le discours de Mélenchon paraît vouloir s’affranchir du cadre démocratique au moment même où celui-ci renouvelle ses membres. C’est là une première entorse au régime républicain de notre pays.

Certes, on comprend la logique ; c’est d’ailleurs le cœur du discours. La lutte est souhaitable ; bien plus elle s’avère nécessaire. La raison en est que la majorité nouvelle, à peine constituée, se trouve d’ores et déjà qualifiée d’illégitime. Cette remise en question d’un vote démocratique est elle-même anti-démocratique. Pour le moins, elle va à l’encontre, d’une certaine manière, de l’article 3 de la Constitution de 1958, selon lequel « [l]a souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants ». Notre République est une démocratie représentative et cette représentation se constitue au travers des élections successives.

Mais allons plus loin. Posons-nous la question. Pourquoi, au sens de Mélenchon, la majorité nouvelle serait-elle illégitime ? En fait, il en serait ainsi parce que l’abstention atteint des niveaux records. C’est vrai, avec un taux de 57,36 %, l’abstention n’a jamais été aussi forte pour un second tour de législatives sous la Ve République. Il est vrai aussi que les circonscriptions populaires sont plus particulièrement touchées (Seine-Saint-Denis, Bouches-du-Rhône…). Pour autant, l’interprétation qu’en tire Mélenchon est très tendancieuse et, par-là même, discutable. L’abstention, selon lui, aurait une « signification politique offensive » et elle constituerait une « énergie disponible pour peu que nous l’appelions au combat »… Sans que ce soit dit explicitement, on entend derrière cette rhétorique que les abstentionnistes seraient des militants en puissance de la FI et des partis proches. La majorité macroniste aura beau paraître élevée, la prise en considération des pseudo-abstentionnistes / vrais-opposants en relativiserait l’importance au point de la rendre illégitime. Cette « majorité boursouflée, dit Mélenchon, (…) n’a pas la légitimité pour perpétuer le coup d’État social ». Phrase tout à fait cohérente en elle-même, mais bien inquiétante : si une majorité est illégitime, ce qu’elle décidera ne peut que relever du coup d’État : CQFD… Pourtant, l’abstention et son importance même lors du second tour procèdent difficilement d’une exégèse unique : est abstentionniste celui qui s’en fiche de la politique, qui a fait le choix de la défection totale, qui peut être intéressé par l’expérience Macron, mais sans y adhérer complétement, qui est tout autant opposé aux deux candidats demeurés en lice dans sa circonscription, etc. L’hypothèse d’une opposition franche à la majorité en train de se constituer sans participation au vote n’est qu’un cas parmi d’autre et on ne voit pas pour quelles raisons il devrait s’agir de la modalité principale. D’ailleurs, nombre de cas observés lors du second tour du 18 juin collent très mal à l’analyse mélenchonienne. Ainsi, à supposer que la thèse soit juste, on peut se demander pourquoi les taux d’abstention sont si élevés lorsque le second tour fait s’affronter un candidat de la FI (ou par exemple du PCF) face à un représentant de la République en marche. C’est typiquement le cas en Seine-Saint-Denis. Les quatre circonscriptions où les taux d’abstention sont les plus élevés sont des circonscriptions mettant en concurrence un candidat de la FI (ou un communiste dans la 4e) et un candidat REM : pourtant les opposants supposés, se cachant derrière l’abstention, auraient pu trouver là un terrain de prédilection pour exprimer leur contestation de la ligne macronienne et leur attachement corollaire à la gauche de la gauche…

Mélenchon joue ainsi d’une forte abstention, qu’il décrypte de manière très partisane, pour délégitimer la majorité macronienne à l’Assemblée nationale, cette majorité « boursouflée », autrement dit forte, mais pathologiquement forte et qui en devient ridicule. Poursuivant son raisonnement politique, le leader de FI propose de substituer à ce pouvoir délégitimé un autre pouvoir, celui de la rue : c’est « la résistance la plus totale qui est légitime. » Il est sidérant qu’une telle phrase n’ait pas été davantage rapportée et qu’elle n’ait pas paru choquer la presse et les opposants politiques de Mélenchon. Le rapprochement avec la situation d’une armée d’occupation à combattre n’est pas fortuit et est probablement recherché par le leader de la FI. On pense au pouvoir de Vichy, ô combien délégitimé, devant lequel se dresse le vrai et seul pouvoir légitime : celui de la France libre à Londres… Or, ce qui est légitime peut se permettre « la résistance la plus totale ». Tous les moyens sont bons, croit-on lire…

En attendant, la majorité de la REM n’est pas Vichy, Mélenchon n’est pas de Gaulle, et c’est l’ancien socialiste qui se dirige dangereusement vers les marches de l’anti-républicanisme et non l’inverse…

Autre signe assez détonant aussi dans le discours mélenchonien : la référence au référendum. La nouvelle majorité n’est pas encore installée que Jean-Luc Mélenchon prévoit déjà de s’en affranchir en recourant à la possibilité référendaire. Ce serait notamment le moyen proposé pour traiter la réforme gouvernementale du code de travail ; et assurément le meilleur moyen de la sanctionner et de l’enterrer à jamais… Certes, le référendum est démocratique ; il est bien inscrit dans la Constitution de la Ve République (articles 3 et 11 de la Constitution). Mais, de fait, il a été peu utilisé (9 fois depuis 1958) et a plutôt porté sur des sujets de portée constitutionnelle (même si conformément à l’article 11 de la Constitution, il peut avoir trait « à la politique économique, sociale ou environnementale de la nation et aux services publics qui y concourent »). De surcroît, l’histoire politique dénonce les déviances plébiscitaires dont est porteur le référendum et l’associe volontiers au césarisme ou au bonapartisme, des figures politiques dont on conviendra aisément qu’elles sont assez peu conformes à l’idéal démocratique. Et, encore une fois, le préconiser dès l’annonce des résultats du second tour d’élections législatives, c’est une autre manière de marquer son mépris à l’égard de la majorité choisie démocratiquement par les citoyens français.

Au total, en un peu moins de trois minutes de discours, le responsable de la France insoumise n’a guère paru respecter le fondement électif qui préside à notre République. En gros, il demande au peuple de n’en pas tenir compte, lui dit qu’un autre pouvoir est possible et que la guerre (sociale) est juste. On imagine aisément l’effet qu’aurait eu une rhétorique du même acabit si elle avait été tenue par la Présidente du FN : l’invocation des précédents antirépublicains « nauséabonds » et une mise au pilori immédiate par les médias et par les « partis républicains »…

3 juin 2017

Vers un pôle souverainiste modéré ? (II)

Classé dans : Articles — bertrandvalmy @ 11 h 18 min
Constitution de 1958

Constitution de 1958

La confusion politique actuelle et les demandes de recomposition formulées invitent à réfléchir à l’hypothèse de constitution d’un pôle souverainiste modéré qui se distinguerait de courants davantage mondialo-conciliants – qu’ils soient de droite ou de gauche –, mais également de formations nationalistes arrimées à une droite dure. La première partie de l’article a tenté de montrer la pertinence de ce pôle souverainiste modéré dans un paysage politique reconfiguré et en a brièvement décrit les caractéristiques saillantes – voir Vers un pôle souverainiste modéré ? (I). Il s’agit maintenant de décrire les difficultés de nature à compliquer l’organisation d’un tel pôle.

Une idée souverainiste fortement attachée au FN

En règle générale, l’idée souverainiste est associée à une formation politique particulière : le Front national. Cet appariement est à la fois tout à fait compréhensible mais aussi paradoxal.

Compréhensible, parce que le souverainisme est généralement associé à la Nation et le Front… national reconnaît lui-même l’importance politique de la Nation, tandis qu’il assume volontiers un certain nationalisme. Il est vrai, la plupart des partis et organisations politiques sont également, encore qu’à des degrés divers, attachés à l’idée de Nation qu’ils préfèrent parfois appeler « Patrie », mais alors que pour ces organisations politiques l’idée de Nation cohabite fréquemment avec celle d’Europe, pour le FN elle assure une certaine exclusive dans son corpus idéologique.

Cependant, la liaison peut être aussi jugée paradoxale, dans la mesure où le souverainisme constitue, au sens large, une promotion et une défense de la souveraineté, ce principe porté par la Constitution française (notamment le Titre 1 de la constitution de 1958), et l’on pourrait supposer, à bon droit, qu’il doit être un fondement cardinal de tout discours, doctrine et programme politiques dans notre pays, quelles que soient les autres orientations par ailleurs, notamment le clivage gauche/droite.

Or, si le souverainisme est aisément associé au FN plutôt qu’aux autres partis, et revendiqué clairement par le premier et peu ou pas par les autres, c’est probablement parce qu’une vision restrictive de ce qu’il représente a été véhiculée depuis la fin des années 1990. En fait, au lieu de voir dans le souverainisme la promotion et la défense de la souveraineté, autrement dit le plein exercice d’un pouvoir politique sur un territoire donné, généralement national, la notion est ramenée à une acception négative de critique de la construction européenne, ne se distinguant guère alors de l’euroscepticisme. Certes, il est vrai que la diffusion effective de la notion a bel et bien emprunté les voies de la critique européenne, notamment dans le contexte de l’adoption des Traités européens (Maastricht, Amsterdam…), de la mise en place de l’euro et des élections européennes (en particulier celles de 1999). Le FN, jouant un rôle majeur dans ces combats, au nom de la souveraineté nationale – tandis que les critiques de la gauche sont davantage axées sur des considérations de justice et de progrès sociaux –, il est donc assez naturel que l’acception négative de la notion et l’association FN/souverainisme soient toutes deux confortées.

C’est une constante de la stratégie du FN depuis un certain nombre d’années – avec une accentuation depuis la Présidence de Marine Le Pen et l’arrivée au FN de Florian Philippot en 2011 – que d’occuper pleinement les terrains quelque peu délaissés par les autres partis : la laïcité, une défense opiniâtre des services publics, en particulier en zones rurales, etc. Le souverainisme est de ceux-là. Mais alors que les autres sujets font l’objet de tentatives de ré-investissement par les autres partis, se démarquant alors ostensiblement des positions du FN, le souverainisme demeure, quant à lui, un thème très largement réprouvé.

En effet, à l’assimilation fréquente FN/souverainisme s’ajoute une critique virulente de la notion elle-même.

La déqualification de la notion de souverainisme

Fréquemment, le souverainisme suscite les critiques les plus vives. Le souverainisme est décrié comme le sont le nationalisme, le patriotisme économique, le protectionnisme… tout « isme » de cet acabit, perçu comme repli sur soi et contestation d’une mondialisation, laquelle serait à la fois bénéfique et inéluctable. Les exemples abondent. Une illustration particulièrement remarquable de la critique du souverainisme est celle fournie par la réponse de François Hollande à une attaque de Marine Le Pen, lors d’une séance du Parlement européen le 7 octobre 2015. Celle-ci traitant le Président de la République de « Vice-chancelier administrateur de la province France » et axant son discours sur le délitement de la souveraineté française, F. Hollande avait vivement contre-attaqué. Bizarrement, sa réaction avait été saluée par bon nombre de médias et de réseaux sociaux, laissant entendre que le punchy président avait mis K.O. sa contemptrice. Bizarrement, car à examiner de plus près le propos développé, il n’y avait rien de transcendant dans la réponse du Président. En particulier, F. Hollande avait prononcé une phrase assez surprenante qui suscita d’aussi surprenants applaudissements : « La souveraineté n’a rien à voir avec le souverainisme. La souveraineté européenne, c’est d’être capable de décider pour nous-mêmes et d’éviter que ce soit le retour aux nationalismes, aux populismes, aux extrémismes qui nous imposent un chemin que nous n’avons pas voulu. » Passons vite sur la seconde phrase du propos (pourtant la plus longue), porteuse, pour l’essentiel, de fausses alternatives – en gros l’Union européenne ou le chaos –  et arrêtons-nous sur l’incipit de la citation qui rejoint le cœur de notre réflexion : « La souveraineté n’a rien à voir avec le souverainisme. » Comme le rappelle l’Académie française, le suffixe isme « entre dans la composition de mots désignant des courants de pensée philosophiques ou politiques ». Par exemple, le marxisme est la doctrine de Marx et, plus largement, la doctrine inspirée par l’œuvre de Marx ; le centrisme est le courant politique caractéristique du centre de l’échiquier politique ; le royalisme est une conception politique qui soutient ou promeut la royauté ; etc. Certes, dans chacun des cas énoncés, les deux notions ne se confondent pas. Par exemple, pour reprendre la dernière illustration, la royauté est un état – celui d’un pays gouverné par un roi –, tandis que le royalisme est la conception politique qui sous-tend cet état ou cherche à son avènement. Pour autant, si les deux notions ne s’identifient pas l’une à l’autre, c’est proprement un non-sens de dire qu’elles n’ont « rien à voir » l’une avec l’autre. Imagine-t-on que la liberté (économique) n’aurait rien à voir avec le libéralisme (économique), que le socialisme n’aurait rien à voir avec le social, par exemple le progrès social ou la justice sociale ? Ce serait proprement absurde… De même si la souveraineté est l’état d’un pouvoir souverain, autrement dit autonome et entier, le souverainisme est logiquement le courant de pensée qui prône la souveraineté ou en cherche la préservation : insensé alors de prétendre que l’une n’aurait rien à voir avec l’autre !

Il est pourtant possible de proposer une explication à l’idée apparemment incongrue du Président. Si d’emblée le souverainisme est assimilé à la doctrine par excellence du FN, le lien entre souveraineté et souverainisme naturellement se distend. À la limite, on pourrait même les voir comme deux notions antagoniques : d’un côté, le souverainisme « nationaliste, populiste, extrémiste » du FN, de l’autre, la souveraineté européenne défendue par Merkel et Hollande. Mais une telle construction n’est rendue possible que par le recours à une acception très spécifique de la notion, une acception qui perd de vue l’origine sémantique et le sens générique du terme pour se focaliser sur un usage historique très particulier.

Il en est d’ailleurs du souverainisme comme de notions proches (protectionnisme, nationalisme, nation…) dont les contenus ont été disqualifiés pour les besoins de la cause idéologique, avec l’emploi de significations ad hoc très fragiles sur le plan conceptuel et qui n’ont que pour finalités de séparer les camps. Une belle illustration est offerte par un passage du discours d’Emmanuel Macron à Arras, le 26 avril dernier, dans le cadre de la campagne des élections présidentielles : « Mais surtout, ce protectionnisme économique, sur le plan politique, c’est le nationalisme. Et là-dessus, ne vous y trompez pas : le Front National, ça n’est pas le parti des patriotes, c’est le parti des nationalistes. Et les nationalistes, c’est la guerre ! Les patriotes, ils aiment leur pays, ils l’aiment ouvert, à l’image de ce qu’il est et de ce qu’il a toujours été ». En premier lieu, on retrouve les assimilations à l’emporte-pièce qui, certes, siéent particulièrement bien au registre discursif, mais disposent de fondements, somme toute, très nébuleux : protectionnisme = nationalisme = FN = guerre… En second lieu, le discours s’appuie sur des clivages totalement manichéens, servis par des choix sémantiques totalement arbitraires ; typiquement la distinction entre nationalistes et patriotes. Sans justification aucune au regard de l’étymologie et de l’histoire politique des deux concepts, les nationalistes sont ici identifiés à ce qui est mal tandis que les patriotes incarneraient le bien. Les nationalistes veulent la guerre, alors que seuls les patriotes aiment réellement leur pays, un pays en l’occurrence « ouvert ». Face à la séquence précédente, pourrait se dresser une séquence diamétralement opposée : patriotisme = pays ouvert = Macron = bien (ou paix) universel(le).

Le souverainisme (et les autres notions du même ordre : protectionnisme, nationalisme…) sont ainsi mis en pâture dans des éléments de discours très péjoratifs visant à intimider l’adversaire idéologique. Dans le fond, peu importe la manière dont ces notions ont été accaparées par les partis extrémistes, le FN notamment. Ce sont les notions elles-mêmes qui s’avèrent, pour longtemps, discréditées. Le bébé souverainiste est impitoyablement jeté avec l’eau du bain frontiste…

Dans la perspective de constitution d’un pôle souverainiste modéré, comment réagir alors à cette offensive ?

À pression idéologique, réaction idéologique…

Face à cette stratégie d’intimidation idéologique, visant à déprécier la notion de souverainisme, il y a lieu d’organiser une double défense, elle aussi d’ordre idéologique : rejeter la signification trop restrictive d’anti-européisme, d’une part, refuser l’assimilation « souverainisme/FN », d’autre part.

La critique des Traités européens et plus largement du mode de construction européenne est une conséquence de l’affirmation d’un attachement à la souveraineté ; très clairement, il ne saurait en être la cause, comme cela est dit fréquemment et comme – c’est vrai – l’histoire politique de ces vingt dernières années pourrait le laisser supposer.

Encore une fois, rappelons que la souveraineté désigne l’exercice plein et entier des politiques publiques sur un territoire, tandis que le souverainisme est le courant cherchant à promouvoir la souveraineté. Ce territoire n’est pas nécessairement national, quand bien même, en l’état actuel, la Constitution française considère, dans son article 2, la souveraineté à l’échelon du pays. La souveraineté est bien sûr tout à fait concevable à l’échelon européen et effectivement la construction européenne peut s’interpréter comme un mouvement de dévolution de la souveraineté du pays vers l’Europe (ce que traduit d’ailleurs, dans une certaine mesure, le Titre XV de la Constitution). Certes, un pur nationaliste, n’envisageant la France que comme seul horizon politique, rejettera fondamentalement un tel mouvement, mais il est possible aussi de le contester au motif que les abandons de souveraineté au plan national n’ont pas été remplacés par des formes aussi démocratiquement légitimes au plan européen : par exemple, le rôle majeur d’une instance non élue – la Commission européenne –, la nature supposée « technique » – et donc non politique – de la Banque centrale européenne, etc. Pour reprendre une expression familière, « on a lâché la proie pour l’ombre » : on a laissé tomber une souveraineté nationale confirmée pour une souveraineté européenne encore largement hypothétique.

Le souverainisme apporte ainsi une critique de la construction européenne, non pas tant parce qu’elle permettrait de subordonner la nation à l’Europe, qu’en raison d’une souveraineté démocratique bien incomplète au niveau européen. On pourrait alors rétorquer que le fédéralisme est la réponse à apporter à ce déficit de souveraineté… à ceci près qu’il s’agit là d’une solution assez illusoire, l’incapacité actuelle à mener bon nombre d’actions concertées n’étant évidemment pas un gage à en mener davantage et de plus ambitieuses !

Par ailleurs, de même que le souverainisme ne doit pas se limiter à la seule vision eurosceptique, de même, pour des raisons similaires, il ne saurait être identifié au fonds doctrinal du FN. Il est absurde de voir dans le souverainisme un quelconque extrémisme politique. Au contraire, la souveraineté, qui renvoie à l’exercice démocratique de l’action publique, constitue en quelque sorte un prérequis à la chose politique. Et défendre la souveraineté – ce qu’est fondamentalement le souverainisme –, c’est s’assurer du respect de ce prérequis. En fait, en vertu du concept de souveraineté, on pourrait dire que la capacité à mener une politique est première en regard du contenu, quel qu’il soit, de cette politique. Or, quand sur un espace national, ont été abandonnées ou fortement amputées les politiques monétaire, budgétaire, économique extérieure, que les stratégies industrielles sont contraintes par un droit de la concurrence européen transcendant, cette capacité est considérablement amoindrie. Le souverainisme vise à maintenir ce qui reste de cette capacité et, si possible, à la restaurer. Il n’y a rien d’extrémiste à cela ; c’est simplement républicain.

Ce doit être le discours de contre-attaque d’un souverainisme modéré : la souveraineté, le souverainisme, c’est la république. Souscrire au souverainisme, c’est défendre la République ; attaquer le souverainisme, c’est s’en prendre à la République !

25 mai 2017

Vers un pôle souverainiste modéré ? (I)

Classé dans : Articles — bertrandvalmy @ 21 h 00 min

Emmanuel MacronQuel que puisse être le devenir du quinquennat d’Emmanuel Macron, d’ores et déjà il nous faut constater, et probablement saluer, le rôle que tient notre nouveau Président de la République dans la reconfiguration de l’offre politique française.

Une clarification est en cours. Elle était nécessaire, tant le paysage politique affiché ne correspondait plus à la réalité des discours, et moins encore à la réalité des pratiques politiques. Bien au-delà de la variabilité habituelle des opinions et des querelles de personnes ou de clans, de très importants clivages marquent les partis au point d’en faire des ensembles assez incohérents. Ainsi, sous le mandat de François Hollande, la persistance d’un mouvement de « frondeurs » – aux antipodes évidemment de ce que l’on attend d’un parti de gouvernement – est tout à fait remarquable de telles contradictions : au vu et au su de tous, une frange non négligeable du PS s’est opposée durablement à la politique menée par le Gouvernement, lequel Gouvernement émane de ce parti ! L’illustration n’est pas isolée. Les différences de positionnements à droite – par exemple entre une NKM et un Wauquiez – ou la coexistence de deux lignes idéologiques bien accusées au sein du FN – le national-républicanisme de Philippot face au libéral-conservatisme de Marion Maréchal Le Pen – témoignent aussi de cette cacophonie interne aux partis politiques. Les élus et le personnel politique se sont souvent montrés aveugles à ce qui se déroulait devant eux. Le pointage des contradictions, la critique des partis existants, la pertinence a contrario d’autres rapprochements, la nécessité d’une refondation n’ont pas suscité les réponses attendues… hormis, encore une fois, ce que vient de montrer Emmanuel Macron. L’attachement aux partis – vus comme des fins en soi et non comme des outils au service de la politique –, la convocation de l’axe droite-gauche comme référence privilégiée, voire exclusive, pour expliquer et juger les phénomènes politiques, de même qu’une très probable paresse intellectuelle et l’existence de rentes de situation ont empêché de reconnaître des lignes de démarcation plus fortes (par exemple entre globalistes et nationalistes) et d’admettre la caducité de certaines formes politiques.

Emmanuel Macron n’est certainement pas le premier à s’être rendu compte de ces incohérences, mais lui s’est montré suffisamment lucide pour estimer que celles-ci n’étaient plus tenables et que le temps était venu de tenter une nouvelle organisation du système politique français. Somme toute, il a bien perçu que le contexte était propice à l’avènement d’un social-libéralisme à la française, transcendant les partis existants, et empruntant – tant en termes d’idées que de personnes – à une large partie du PS, au centre et à une fraction de LR. Ce faisant, il pouvait s’attirer la quasi-totalité du centre, précipiter l’éclatement du PS et, par la nomination d’un Premier ministre et de deux ministres des Républicains, commencer à porter les premiers coups durs à la droite. Evidemment, cette façon de faire était aussi le moyen d’une ambition – celle d’accéder à la Présidence de la République et de conforter ce pouvoir par, si possible, une majorité parlementaire –, mais elle n’en a pas moins eu pour résultat d’opérer une première recomposition des partis.

Le chantier ne fait que débuter. De nombreuses incertitudes subsistent : la capacité (ou non) du PS à rester vivant, le maintien en l’état (ou non) du FN, la confirmation (ou non) du pari de Jean-Luc Mélenchon de constituer un mouvement de gauche radicale significatif, le rétablissement (ou non) de la droite aux législatives après l’échec – très personnel – de François Fillon à l’élection présidentielle… Surtout, comme nous l’indiquions plus haut, des « zones de confusion » manquent à se résorber.

Le schéma suivant essaye d’en rendre compte. Il propose de positionner les grands groupes politiques – sans être exhaustif et sans entrer dans le détail des partis – au regard des deux principaux axes : le clivage mondialisme-souverainisme, d’une part, et le clivage libéralisme-interventionnisme, d’autre part. Ces deux axes sont estimés bien plus pertinents que la distinction classique droite-gauche, laquelle d’ailleurs ne ferait que reproduire un positionnement apparent, inapte justement à restituer la réalité des ambiguïtés actuelles. Ces deux axes sont davantage pertinents, car ils rendent compte le mieux des différences de discours politiques et des pratiques qui s’ensuivent. Des thèmes tels que la critique versus l’absolue nécessité de l’Europe, l’acceptation sans limite versus le choix de protections face à la mondialisation, le libre-échange versus le protectionnisme, reviennent avec récurrence et peut-être de façon de plus en plus marquée : ils peuvent se résumer au travers de l’axe mondialisme/souverainisme. De même, des sujets tels que la fiscalité, l’appréciation de l’importance de la fonction publique, le rôle – essentiel ou au contraire volontairement limité – de l’État procèdent de l’axe libéralisme/interventionnisme. Il en résulte que la qualification d’une position politique au regard de ces deux axes combinés sera bien plus riche et plus précise qu’une apposition de la règle binaire « droite/gauche », d’ailleurs davantage motivée par l’appartenance politique explicite de l’énonciateur que par l’analyse effective de sa posture ou de son propos.

Schéma1
Le schéma (cliquer sur le schéma) tente de faire apparaître les tensions affectant les grands courants politiques : une gauche radicale interventionniste écartelée entre le souverainisme et le mondialisme (sous la forme de l’altermondialisme), une droite subissant ce même clivage, mais avec, quant à elle, une inscription dans le libéralisme économique (hormis de la part de la composante gaulliste), un FN globalement souverainiste, mais hésitant entre le libéralisme et l’interventionnisme, et enfin, une gauche modérée, encore principalement incarnée par le PS, soumise aux « trois tentations » (social-libéralisme macronien, altermondialisme, souverainisme de gauche). Au risque d’un énorme paradoxe, le pôle macronien apparaît ici comme la composante stabilisée du système. Évidemment, nous n’ignorons pas que les inerties politiques, œuvrant notamment dans les territoires, sont de nature à remettre en cause cette figure nouvelle, aussi rapidement qu’elle est apparue, ce qui permettrait au système préexistant de regagner en vigueur… du moins pour un temps… Le schéma présenté et le rôle précurseur attribué à la « République en marche » correspondent ainsi à l’hypothèse d’une recomposition jugée mûre et souhaitable, avec en particulier cette formation très directement dans la ligne de ce qu’attend l’Union européenne.

Précisément, vers quelle configuration pourrait conduire cette hypothèse ? Reprenant nos deux axes précédents et leur faisant jouer un rôle de positionnement des mouvements politiques, nous parvenons à un autre schéma (cliquer sur le schéma).

Schéma2

Dans ce nouveau schéma, on voit les positions se clarifier. Selon le scénario, le social-libéralisme porté par Emmanuel Macron se maintient, se confirme même : il attire la partie la plus modérée de la droite et la gauche « la plus à droite ».

Un pôle altermondialiste se met en place. On pourrait volontiers y adjoindre une dimension européiste. Le programme d’Hamon aux Présidentielles est assez représentatif de ce courant, avec comme caractéristiques : l’attachement à l’Europe, l’ouverture mondiale – même si avec affirmation de la nécessité de nouvelles règles internationales, mais sans recherche véritable d’un rapport de forces favorable pour les faire advenir –, opposition au protectionnisme, vision favorable à l’égard de l’immigration, un certain utopisme assumé… Une grande partie du PCF, une partie du PS actuel (la tendance Hamon, peut-être celle d’Aubry…), une fraction importante de la France insoumise – avec ou sans Mélenchon ( ?) –, les Verts très certainement aussi, l’extrême-gauche non isolationniste, pourraient s’y retrouver.

À l’opposé, une ultra-droite souverainiste est susceptible de se recomposer. Elle drainerait les déçus de droite refusant le social-libéralisme et s’appuierait sur  la composante libéral-conservatrice du FN. Sans parler de rapprochement effectif, la reconnaissance de proximités entre un élu de droite tel que Laurent Wauquiez et Marion Maréchal Le Pen accrédite ce troisième pôle. On peut aisément en spécifier quelques traits : libéralisme économique à l’interne, mais réticences fortes à l’ouverture internationale et attitude antieuropéenne, refus de l’immigration, probablement aussi des positions très conservatrices sur le plan sociétal…

Finalement, dans cette configuration politique renouvelée, la place existe pour un « pôle souverainiste modéré ». Est-ce la meilleure appellation ? Le seul terme de « souverainisme » ne rend pas compte de l’autre composante forte de ce pôle politique : à savoir, une référence appuyée au rôle de l’État dans l’économie. Dès lors, une expression telle que « national-républicanisme » semblerait davantage pertinente si elle n’évoquait d’emblée l’une des lignes politiques du FN actuel. Le terme « modéré » permet de différencier cette quatrième composante, de la troisième clairement marquée à droite et critique de l’intervention économique de l’État. Potentiellement, ce quatrième pôle couvrirait l’espace politique allant, d’un côté, de Philippot/Dupont-Aignan – l’un et l’autre supposément affranchis de l’appartenance (pour Philippot) ou de l’influence (pour Dupont-Aignan) du FN actuel – jusqu’à des forces de gauche telles que celles incarnées par Chevènement ou, plus récemment, par Jacques Nikonoff (Pardem – Le Parti de la démondialisation). Y trouveraient leur place des gaullistes (Henri Guaino), des anti-européens (Asselineau), pourquoi pas des socialistes (Montebourg s’il persiste dans les intentions de son ouvrage « Votez pour la démondialisation »), des radicaux (comme Jérôme Baloge, le maire de Niort), des éléments de la France insoumise (Mélenchon ?), voire des personnalités ne disposant pas actuellement de statut politique, mais se rapprochant intellectuellement de ce corpus d’idées : l’économiste hétérodoxe Jacques Sapir, la journaliste-essayiste Natacha Polony, un philosophe tel que Marcel Gauchet…

Natacha Polony

Natacha Polony

Alors bien sûr, avec les lunettes des partis politiques actuels, un tel assemblage paraîtra totalement hétéroclite et insoutenable. Encore une fois, la seule manière de lui témoigner un quelconque crédit a pour préalable de rompre avec le clivage gauche-droite devenu trop simpliste et d’accorder, au contraire, une prééminence à des éléments structurants tels que la reconnaissance du rôle économique de l’État et l’importance du principe de souveraineté. Au contraire, ramener systématiquement telle composante ou personnalité à ces dépendances politiciennes passées, en termes de droite ou de gauche, n’aurait pour effet que de nourrir les confusions actuelles et assurerait l’échec d’une quelconque recomposition. Au-delà de ces deux principes, à l’instant énoncés, quelles seraient les caractéristiques du quatrième pôle ? Sans souci d’exhaustivité, il est possible de suggérer les items suivants :

–        une lecture critique de la manière dont l’Union européenne s’est construite, notamment des Traités européens trop axés sur le libéralisme économique ;

–        une remise en question de l’euro avec la proposition d’un schéma alternatif de type « monnaie commune » et, à défaut, le recouvrement de la souveraineté monétaire nationale ;

–        la construction d’un rapport de force vis-à-vis de l’Europe à l’instar de ce qu’a proposé Jean-Luc Mélenchon lors de la campagne présidentielle (avec un plan A de coopération européenne sur de nouvelles bases et un plan B de défection) ;

–        une remise en cause radicale de la doctrine libre-échangiste en s’inspirant des formes de protectionnisme largement usitées sur la planète (États-Unis, Japon, Chine, Corée du sud, Inde…) ;

–        une orientation plus marquée en faveur d’un « patriotisme économique » (marchés public, fonds souverains…) ;

–        une attitude très prudente à l’égard des demandes d’immigration qui, dans le contexte actuel d’atonie économique, n’apparaissent guère opportunes pour le pays ;

–        une extension et un renforcement du rôle économique de l’État : État stratège, initiateur de politiques industrielles, renforçant les infrastructures (au sens large) de l’activité économique, disposant de degrés de liberté accrus (politique monétaire, politique budgétaire, politique économique internationale… ;

–        sur le plan sociétal, une prise en compte de nouveaux enjeux (environnementaux, éthiques, religieux, etc.), mais en fidélité avec la tradition républicaine et laïque…

–        …

Le caractère « modéré » mis en avant serait lié à des « lignes jaunes » à ne pas franchir, par exemple le fait de faire jouer la préférence nationale pour l’emploi et le logement, face à des étrangers en situation régulière. En revanche, dans ce registre particulier, l’expulsion des étrangers délinquants ou des déboutés du droit d’asile peut tout à fait s’entendre…

Comment un tel pôle pourrait-il se structurer ? A priori, nous ne sommes pas dans la situation d’un grand parti ou de deux partis (ou de parties de partis) susceptibles de fédérer autour de lui (d’eux) un rapprochement (par exemple une partie du FN et une partie de LR pour composer l’ultra-droite). Deux autres possibilités sont davantage envisageables :

–        Ou à l’instar du schéma politique impulsé par Emmanuel Macron, une personnalité nouvelle et forte se distinguerait et serait capable d’attirer à elle, élus et militants sensibilisés par ce corpus « souverainiste modéré » porté par la personnalité en question ;

–        Ou une fédération de composantes s’inscrivant dans cette approche souverainiste, réunies autour d’une plateforme politique minimale – mais conservant chacune ses spécificités – et liée par des accords électoraux – candidatures unifiées, ententes de second tour, possibilités de primaires…

La première option aurait pour origine un leadership individuel ; au contraire, la seconde éluderait avec soin la question des personnes. Dans le premier cas, les forces intéressées se rallieraient à un programme déjà bien constitué ; dans le second cas, c’est par une alliance programmatique progressive qu’émergerait la fédération. Ce que l’on observe de la réalité politique française paraît plutôt accréditer le second schéma, mais la manière sidérante dont a pu percer, en moins de trois ans, un Emmanuel Macron, interdit d’écarter, sans autre forme de procès, le premier.

Au bout du compte, on pourra toujours dire que la recomposition proposée est bien illusoire, voire même naïve. On nous dira que, quelles que soient leurs différences, une NKM a plus à voir avec un Wauquiez qu’avec les macronistes, qu’un Philippot fraiera davantage avec les Le Pen qu’avec des souverainistes plus modérés, qu’un Hamon européiste et altermondialiste demeure proche d’un Montebourg parce que tous deux issus du PS, etc. : on pourrait multiplier les exemples. Ce faisant, et encore une fois, un tel jugement est, en quelque sorte, autoréférentiel. On pourrait même le considérer comme tautologique : ce ne sont pas les positions politiques effectives qui déterminent le classement dans un schéma d’offre politique global, mais c’est le classement a priori qui permet d’apprécier les positions et de confirmer le classement…

Il n’en reste pas moins que de réels obstacles existent qui, objectivement, rendent difficile le scénario de l’avènement d’un pôle « souverainiste modéré »…

(voir prochain article)

1 novembre 2016

Le discours de Marine Le Pen est-il profondément d’extrême-droite ?

Classé dans : Articles,Regards sur la presse — bertrandvalmy @ 16 h 14 min

marineRécemment, le quotidien Le Monde s’est livré à un exercice très intéressant : décrypter l’idéologie du Front National en analysant le discours de sa dirigeante, Marine Le Pen, prononcé lors des « Estivales » du FN, à Fréjus, le 17 septembre. La conclusion est sans appel : oui, « Marine Le Pen reste profondément d’extrême droite » – tel est le titre de la une du Monde [dans la suite de mon article, les citations en italiques sont du Monde, celles en caractères normaux sont extraites du discours de M. Le Pen]. L’analyse de texte conduirait notamment à identifier trois thèmes du répertoire frontiste dont le traitement assurerait cette qualification politique : l’identité – qui donne lieu à une conception dite « organique » –, l’immigration et la critique de l’Europe.

Marine Le Pen serait ainsi prise aux mots – pour reprendre le titre un peu modifié de l’éditorial de Jérôme Fenoglio qui chapeaute le dossier. Les messages apaisants qu’elle délivre par ailleurs ne résisteraient pas à une analyse minutieuse des éléments de langage qui sont les siens, dans un discours-clé, celui de Fréjus.

Pour mener son stimulant travail de lecture critique, Le Monde s’est adjoint les services de plusieurs intellectuels experts ès-FN – le politologue Jean-Yves Camus, les historiens Nicolas Lebourg, Olivier Dard et Grégoire Kauffmann, et même une professeure de Stanford, Cécile Alduy – qui vont, avec le journal, s’employer à décortiquer, soupeser et jauger les mots employés par la Présidente du parti frontiste, et les resituer en regard d’autres références discursives ou des éléments de contexte et de trajectoire politiques.

On s’attend donc à l’administration de la preuve d’une classification sévère – l’ancrage à l’extrême-droite du FN –, à partir d’un matériau objectif – les mots effectivement utilisés. Pourtant, la lecture du discours commenté étant faite, on reste perplexe. Telle la montagne accouchant d’une souris, la stratégie heuristique s’ingéniant à mettre Le Pen devant ses mots, comme on met un responsable devant ses responsabilités, est très loin d’être convaincante. Au contraire, on se dit que si vraiment l’analyste jouait le jeu, si vraiment il réalisait l’examen du discours en toute impartialité, s’il menait l’exercice sans idée préconçue, son travail ne conduirait certainement pas à la conclusion, du coup excessive et même péremptoire, à laquelle parvient Le Monde.

D’emblée, pour éviter tout malentendu, je précise qu’il ne s’agit pas pour moi de défendre, dans le présent article, le FN ou de prétendre l’inverse de ce que nous en dit Le Monde, bref de dire que le FN n’est pas ou n’est plus d’extrême-droite. Non, ce que je veux dire ici c’est que si le FN est d’extrême-droite, ce n’est assurément pas le discours de Fréjus qui nous en donne la preuve. Au contraire, je pense plutôt qu’un tel discours écarte sémantiquement le FN des fondamentaux qui ont très longtemps été les siens et qui le sont encore dans une certaine mesure.

Revenons donc aux mots du discours et à la méthode utilisée par Le Monde. Franchement, c’est un procès à charge auquel se livre le quotidien. Dans un ensemble de mots et d’idées qui épouse, c’est assez naturel, une certaine variabilité – mais tout en faisant montre, cependant, d’une réelle cohérence –, Le Monde sélectionne soigneusement les éléments de nature à conforter l’hypothèse d’un FN d’extrême-droite : identité, immigration, critique des élites, critique de l’Europe, etc. Et encore, le moins que l’on puisse dire, c’est que la démonstration qu’il prétend effectuer est particulièrement laborieuse.

Premier exemple : en quoi le fait d’affirmer que le peuple « ce sont des millions d’hommes et de femmes fondamentalement unis par des liens invisibles mais irréductibles, unis par l’amour d’un pays, par l’attachement à une langue et une culture », renverrait-il à une conception « organique », typique de l’extrême-droite française ? Précisément, où est la terre qui sert traditionnellement de socle commun ? Où sont les liens du sang qui sont généralement mis en avant comme vecteurs de la nationalité ? Si un qualificatif ne sied pas du tout à la vision dite « organique » de la Nation, c’est bien celui « d’invisibles » s’appliquant aux liens entre individus. Dans la Nation organique, les liens sont au contraire tangibles, matériels, vivants ; ils n’ont rien d’invisibles, comme le sont les liens dans une Nation à la Renan où les individus se retrouvent sur une histoire collective et sur un projet commun.

Deuxième exemple : la critique de l’Islam. Cela ferait partie du fonds de commerce extrémiste du FN. Le problème pour les opposants à Le Pen est que le discours de Fréjus n’y fait jamais référence explicitement. Il en résulte des contorsions qui pourraient paraître amusantes si elles ne concernaient un sujet sensible. L’islam, dans le discours serait un « absent, très présent » ; on feint de déceler l’implicite, d’expliquer le non-dit… Au contraire, Marine Le Pen déclare : « Je ne désignerai pas un ennemi extérieur, ni même un parti de l’étranger. Ce serait trop facile et trop réducteur » ; elle ne cherche pas non plus à dissimuler ces « jeunes Français [qui] s’engagent dans une guerre sur son sol et dans ses frontières ». Certes, elle stigmatise une « idéologie politico-religieuse venue de l’extérieur », derrière laquelle on reconnaît à l’évidence l’islam politique, mais n’est-ce pas le minimum que devrait pouvoir faire tout homme ou femme politique responsable ? Sauf à écrire ses conclusions avant l’analyse, il est difficile de critiquer quelqu’un pour des propos qu’il n’a pas tenus et qui tient même des propos contraires de ceux qu’il devrait prétendument tenir ! Le paradoxe va même jusqu’à ce que certains profèrent des propos jugés non crédibles – par exemple des islamistes qui disent explicitement agir au nom d’Allah et de son Prophète – quand d’autres sont catalogués sans même dire les mots qu’on leur reproche.  Sans doute, le discours de Fréjus n’est-il pas pertinemment choisi pour accréditer une islamophobie supposée…

Le troisième exemple est du même ordre que le précédent : il porte sur les références intellectuelles du discours de Fréjus. Marine Le Pen cite Victor Hugo, Claude Lévi-Strauss, le Général de Gaulle et André Malraux. En revanche, nulle mention des Barrès, Maurras, encore moins Brasillach – comme le fait régulièrement le père. Du coup, elle « aime brouiller les pistes » analyse Le Monde. C’est sûr, citer les vieux pionniers de l’extrême-droite française permettrait de sécuriser le discours des détracteurs. Mais ceux-ci sont tellement assurés de la conclusion de leur analyse, avant même de l’avoir menée, que les éléments contrefactuels sont définitivement suspects et donc non opposables.

Le passage sur le patriotisme économique – quatrième exemple – est également assez stupéfiant. Partant d’une défense par Marine Le Pen de l’entreprise Alstom, « fleuron de notre technologie industrielle » dit-elle, Le Monde critique une vision qui rendrait l’économie indissociable de la Nation et servirait alors le « projet d’une société homogène ». On s’interroge sur la valeur du syllogisme. Quelle causalité permet de relier cette économie nationale, effectivement au cœur du discours lepéniste, et l’homogénéité d’une société, étant entendu que sous la plume des journalistes du Monde, l’homogénéité désigne l’antichambre du fascisme ? Ainsi enrobées, des notions telles que le protectionnisme ou l’économie nationale suscitent définitivement la défiance.

Et c’est ainsi que la critique du discours en arrive elle-même à un travers bien critiquable : des valeurs et des principes on ne peut plus valables et même louables dans les référentiels politiques, notamment de gauche, deviennent suspects simplement pour avoir été utilisés par Marine Le Pen : la souveraineté, l’indépendance nationale, l’intérêt national, l’intégrité du territoire, l’intervention économique de l’État… Nous touchons à une forme de reductio ad Hitlerum, selon la formule ironique de Leo Strauss, qui devient ici reductio ad Lepenum : Le Pen est d’extrême-droite, dès lors tout ce à quoi elle adhère relève par-là même nécessairement de l’extrême-droite.

Je parlais plus haut de « procès à charge » parce que ne sont retenus, dans le dossier du Monde, que les points censés fonder un extrémisme de droite – et on vient de voir à l’instant la piètre efficacité du plaidoyer. D’autres passages du discours de Fréjus laissent entendre une musique bien différente. Je cite maintenant quelques témoignages à décharge.

Est-ce bien Marine Le Pen qui s’exclame ainsi : « Finance débridée, monnaie unique, surveillance de masse, suprématie américaine, réservent les bénéfices du capitalisme mondialisé au tout petit nombre, qui se dispense de l’impôt, remplace l’égalité par la charité, et se veut nomade pour échapper à toute règle et toute justice et profiter d’une concentration mondiale jamais connue des capitaux, des dividendes et de la richesse » ? Ne serait-ce pas plutôt du pur Mélenchon ? Un deuxième exemple pour montrer qu’il ne s’agit pas d’une mention isolée dans un bréviaire d’extrême droite : « La France de tous les Français est la France de l’espace public, des services collectifs et des biens communs ». On aimerait entendre Hollande tenir ce type de discours… Une troisième illustration maintenant participant du domaine des relations internationales : « Qu’est-ce que la France si elle n’est pas la France différente, libre de ses alliances, loin des prétendues guerres de civilisation [oui, vous avez bien lu, Marine Le Pen s’en prend aux prétendues guerres de civilisation…], plus loin encore des enrôlements forcés et des soumissions exigées ? ». On dirait cette partie du discours écrite par Chevènement ou Régis Debray…

Alors, bien sûr, on peut se satisfaire du déni ; on peut taxer de suspect tout ce qui ne correspond pas au discours attendu ; on peut se camper dans la posture de celui qui excelle à déceler les brouillages de pistes, qui se targue de déjouer toutes les manipulations, même les plus subtiles… Mais si invariablement tout texte, même renouvelé, même avec un contenu bien différencié, conduit aux conclusions intangibles de ses contempteurs, quel est l’intérêt de se livrer à un tel travail d’exégèse sur les discours ? N’est-il pas préférable d’en rester, une bonne fois pour toutes, à ses opinions définitives et de passer son temps à autre chose ?

Pourtant, s’il est correctement et justement conduit le travail d’analyse discursive est riche d’enseignements. Appliqué au discours de Fréjus, il permettrait de montrer la complexité actuelle de l’idéologie du Front National et serait illustratif de son évolution dialectique depuis le passage de témoin, du père à la fille. Dire les choses ainsi, dire que la conclusion « Marine Le Pen reste profondément d’extrême droite » est excessive et mal étayée n’est pas, pour autant, une concession aux idées fascisantes. La recherche de la vérité, en politique comme en tout autre domaine, et le vœu de lucidité ne sauraient, d’ailleurs, s’auto-mutiler sous la menace de telles considérations.

Sur le fond, ce qui caractérise le FN aujourd’hui, ce n’est pas tant l’invariance d’un fonds idéologique hérité du père qu’au contraire, l’éclatement de son personnel politique et l’équivoque de ses idées qui sont loin de constituer un tout homogène. Assez clairement apparaît une fracture entre une  tendance libérale-conservatrice incarnée, d’un côté, par Marion Maréchal Le Pen et le canal historique du FN, et de l’autre une tendance républicano-nationale portée par Florian Philippot et ses partisans. Certes, des composantes communes sont susceptibles de traverser ces deux conceptions (approche sécuritaire, même hostilité face à l’immigration de masse…), mais les projets politiques n’en sont pas moins assez différents, voire très différents. À l’heure actuelle ces deux conceptions se neutralisent à peu près. Les forces en présence, notamment les bataillons d’électeurs respectifs, sont grosso modo équilibrés. Nul ne saurait dire laquelle des deux tendances va l’emporter. Pour ménager le tout, Marine Le Pen s’emploie à un exercice d’équilibriste qu’il faut bien reconnaître efficace et même brillant, mais que l’on imagine mal réellement pérenne. Probablement jusqu’au second tour des Présidentielles, car c’est bien sûr l’objectif qu’elle vise, mais qui sera bien plus problématique au-delà.

25 octobre 2016

Les causes humaines des problèmes mondiaux

Classé dans : Articles — bertrandvalmy @ 22 h 40 min

planèteJ’invite le lecteur à un exercice particulier, un exercice auquel moi-même je vais me livrer dans cet article. L’exercice se formule très simplement. Il tient en une question. Quelles sont les causes humaines expliquant les problèmes mondiaux ? L’interrogation est simple ; elle requiert, cependant, des précisions.

–        Il s’agit de considérer ici les problèmes d’ampleur affectant la planète et pour lesquels la responsabilité humaine est invoquée. Nous pouvons citer comme exemples : les guerres, la pauvreté, les migrations forcées, etc. Sont en revanche exclues les catastrophes naturelles de type tremblements de terre, tsunamis…, mais des sujets tels que le changement climatique, la déforestation, la diminution drastique de la biodiversité, les pollutions diverses, entrent bien sûr pleinement dans le champ de la réflexion.

–        Sont considérées des situations défavorables pérennes (par exemple : état de pauvreté) et des événements récurrents. En revanche, les événements relativement ponctuels n’entrent pas en ligne de compte. Par exemple, une tuerie par un dément isolé ne sera pas prise en compte quand une vague d’attentats terroristes le sera.

–        Concernant les causes humaines identifiées, nous écarterons des catégories trop générales et abstraites, du type : le fanatisme, la cupidité, la volonté de pouvoir… Nous nous intéresserons plutôt à des phénomènes structurels et/ou à des idéologies particulières.

–        La question se pose de situer le niveau pertinent de responsabilité dans une chaîne de causalités. Je m’explique : si on estime que telle excroissance particulière d’une religion particulière est responsable de dommages importants (terrorisme, guerres de religions…), il faut se demander si le niveau pertinent à retenir est l’excroissance particulière, la religion particulière dans son ensemble, voire gagnant en généralité – et le cas échéant – les religions monothéistes et même, pourquoi pas, la totalité des religions. A priori, l’idée est quand même d’aller vers le niveau de causes le plus fondamental possible : reprenant notre illustration, si l’on estime que l’appartenance à la fraction religieuse problématique est déterminée par des facteurs économiques et sociaux, par exemple un état de pauvreté, c’est bien cette variable qui, en dernière instance, est à retenir.

–        En l’occurrence, l’emploi du terme « déterminé » est essentiel. Si, par exemple, on a de bonnes raisons de penser que les facteurs économiques et sociaux n’expliquent que partiellement l’appartenance à la fraction religieuse en cause et que celle-ci ne paraît pas pouvoir être expliquée par d’autres facteurs, il convient de considérer la fraction religieuse (ou une entité religieuses plus large) comme cause à part entière (tout en retenant également les facteurs économiques et sociaux comme explicatifs du phénomène étudié). [Pour qui connaît les méthodes d’analyse de données, notamment l’analyse en composantes principales, l’exercice proposé consiste en quelque sorte à mettre en exergue les différents « vecteurs propres » non corrélés de notre « nuage » d’informations, étant entendu qu’ici nous ne recourrons pas à une approche quantitative].

Évidemment, je suis conscient que le travail auquel j’invite est d’une difficulté insigne et s’avère même, dans l’absolu, proprement irréalisable. Pour le mener parfaitement à bien, il faudrait pouvoir identifier l’ensemble des « problèmes » graves méritant d’être pris en considération. Il faudrait ensuite mener sur chacun de ces problèmes une investigation approfondie susceptible de déceler l’intégralité des facteurs humains explicatifs. Puis, tenant compte des corrélations mises en évidence, il faudrait pouvoir déterminer les quelques variables explicatives en dernier ressort, d’abord pour un thème particulier et ensuite par-delà l’ensemble des thèmes abordés. Ouf ! Quel chantier !

C’est eu égard à cette immense difficulté que je préfère faire référence à un exercice – oserais-je jusqu’à parler de jeu ? – plutôt que d’employer des termes autrement plus ambitieux tels que « thèse », « théorie », « conception », etc. Le support et le format proposés – un article sur un blog – ne sont pas de nature à permettre des démonstrations dignes de ce nom. On sera plus dans le registre de l’essai – mini-essai compte de la taille de l’article – avec la part d’hypothèses non véritablement validées et même la part d’intuition assumée. Mais, quand bien même il présenterait des limites importantes et peut-être aussi des risques, il me semble qu’un tel exercice est intéressant. Il l’est notamment parce qu’il aide à éviter deux écueils opposés que l’on rencontre fréquemment dans les débats sociétaux, notamment en Occident, et que je nomme respectivement l’écueil du « spécialiste » et l’écueil de l’« idéologue ».

Concentré sur son objet particulier, le spécialiste – souvent un scientifique – aura tendance à identifier une pluralité de variables en jeu, sans forcément chercher à circonscrire les causes déterminantes en dernière instance. A fortiori, se limitant à un objet, il ne cherchera pas à déceler des corrélations entre variables explicatives embrassant plusieurs objets à la fois, en particulier des objets auxquels il ne pense pas du tout. On peut évidemment se satisfaire de ce regard de spécialiste, en particulier si l’on s’intéresse spécifiquement au sujet ciblé, mais l’on ne disposera pas ainsi d’une lecture globale sur le monde – une formulation qui pourra paraître bien prétentieuse, mais qui, encore une fois, peut être atténuée en rappelant le caractère « d’exercice » de la démarche préconisée.

À l’autre extrémité, nous avons l’écueil de l’idéologue. Je veux dire par là qu’en vertu d’idéologies particulières, certains observateurs/commentateurs auront tendance à ramener systématiquement un faisceau de causes à une détermination unique. Une illustration extrême de cette attitude est celle fournie par les réseaux conspirationnistes qui, quels que soient les sujets abordés, invoqueront immanquablement une cause unique, le plus souvent d’ailleurs, un responsable unique : le Juif, le franc-maçon, etc. Mais nous disposons de bien d’autres exemples de cette manière de faire, sans qu’elles s’apparentent à du complotisme pur et simple. Par exemple, nombreuses sont les analyses qui ont tendance à pointer comme facteur explicatif surdéterminant, jusqu’à l’exclusive, la « situation économique défavorable », traitant de la sorte les questions de sécurité, les comportements déviants, les agissements terroristes, etc., au point que leurs détracteurs en sont venus à parler d’une « culture de l’excuse ». Une autre illustration est la référence omniprésente, dans certains discours, à la responsabilité occidentale, notamment américaine, dans la survenue de conflits et leur entretien à peu près partout dans le monde – un tropisme qui, d’ailleurs, peut mener à une vision conspirationniste.

J’en arrive à la partie dans le cadre de laquelle je vais moi-même tenter de me livrer à l’exercice proposé. Essayant, par conséquent, d’identifier les variables explicatives des maux de ce monde, tout en étant entre elles, pour une part significative, non corrélées, j’en distinguerais trois, indiquées par ordre d’importance décroissante :

–        le capitalisme financier,

–        l’islam politique,

–        le populationnisme.

1 – Le capitalisme financier

tradersQuantité de problèmes, voire de drames, touchent aux situations économiques et sociales, affectant de manière variable les populations de notre Planète : pauvreté, chômage, inégalités considérables de revenus et de patrimoines, conditions de travail déplorables, insuffisance des situations sanitaires, etc. Par ricochet, ces situations et évolutions difficiles disposent de conséquences négatives dans d’autres domaines : pressions sur l’environnement naturel, délinquance et criminalité, stress, suicides, etc.

Certes, il est possible de voir dans l’existence de ces difficultés le résultat d’un développement trop limité des forces productives (capital, travail…) et des technologies. Dès lors, la croissance économique pourra apparaître, dans une large mesure, comme la réponse propice aux problèmes indiqués. Par exemple, plus d’activité économique, conduit à plus d’emplois et plus de revenus, avec la possibilité de mieux satisfaire les besoins individuels et sociaux. Or, quand on fait référence à la croissance économique, de fait, c’est de l’extension du capitalisme dont il est question. Ce pourrait être théoriquement un autre système (« marchand simple » – comme dirait Marx –, socialiste, etc.), mais la réalité des dynamiques économiques renvoie assez systématiquement au développement du capitalisme.

Mais le capitalisme n’a pas, en tant que tel, pour objet de satisfaire les besoins. La satisfaction des besoins pourra apparaître, éventuellement et même fréquemment, comme un résultat bénéfique de son action, mais il ne s’agit pas, pour autant, d’un objectif en soi. Marx ou plus récemment des auteurs comme Robert Heilbroner montrent que ce qui importe dans le capitalisme c’est la valorisation des capitaux. Le capitaliste cherche à gagner plus d’argent avec l’argent qu’il détient. Or, avec un tel but, si encore une fois des conséquences favorables peuvent survenir, d’autres beaucoup moins satisfaisantes, voire complétement nuisibles, sur le plan social, sont susceptibles de se manifester. Compression des coûts salariaux, renforcement des rythmes de travail, délocalisation voire suppression pure et simple d’entreprises ou d’activités entières, etc., sont des moyens fréquents pour assurer un taux de profit jugé suffisant et qui auront pour effets de maintenir à un faible niveau les revenus salariés, de créer des inégalités économiques (notamment entre salariés et capitalistes), de susciter du chômage, de créer de la pénibilité au travail, etc.

Une étape est franchie lorsque le capitalisme devient « capitalisme financier ». Certes, dans la mesure où le capitalisme vise une valorisation des capitaux, il dispose intrinsèquement d’une forte dimension financière. Mais l’on parlera plus particulièrement de « capitalisme financier » quand la finance aura tendance à s’hypertrophier et bénéficiera d’un cadre le plus dérégulé possible, le règne du court-terme sera plus prégnant, le rôle des actionnaires sera plus fort… À l’inverse, les autres formes de capitalisme telles que le « capitalisme industriel », le « capitalisme entrepreneurial », a fortiori ce que les communistes appelaient naguère le « capitalisme monopoliste d’État » perdent en poids et en influence…

La crise des subprimes, à partir de 2007 aux Etats-Unis est une bonne illustration des dégâts que peut occasionner un capitalisme financier sans entraves. L’encouragement à l’emprunt avec un risque élevé d’insolvabilité, la titrisation de dettes toxiques, l’engagement d’instruments financiers d’une complexité et d’une dangerosité considérables (de type CDO, CDS…) ont maintenu durant quelques années une expansion économique totalement factice qui s’est achevée en une crise retentissante et une période de récession : bon nombre de ménages ont connu de véritables tragédies humaines ; ils se sont retrouvés à la rue et au chômage ; la paupérisation a progressé dramatiquement ; les suicides ont été particulièrement nombreux durant cette période…

Certains comportements de prédation au Sud sont un autre exemple de ce que le capitalisme, notamment dans sa forme financière, est à même d’engendrer. L’accaparement de ressources naturelles, de « terres rares » ou de matières agricoles, de par les conditions d’exploitation qu’il suscite et les pollutions diverses qu’il occasionne, induit fréquemment des dégâts environnementaux et sociaux considérables dans les pays concernés et même bien sûr des conflits divers et des guerres.

Au total, la variété des problèmes dont est directement ou indirectement responsable le capitalisme financier est considérable. Encore une fois, il faudrait des volumes et des volumes pour fonder scientifiquement les déterminations invoquées, mais je pense que les « faits stylisés » – pour reprendre l’expression des économistes – sont déjà suffisamment nombreux et d’ampleur pour avancer, sans grand risque de se tromper, ce rôle majeur du capitalisme financier, en lien bien sûr, selon les situations concrètes, avec d’autres variables, structurelles ou contingentes.

Pour cette première partie, reste une difficulté et non des moindres : dans l’enchaînement causal des formes conduisant au capitalisme financier, lui-même à l’origine de quantité de maux sur la planète, où situer l’échelon de responsabilité pertinent ? Faut-il se limiter justement au capitalisme financier car responsable direct des formes les plus significatives de difficultés ou, arguant du lien étroit et, dans une certaine mesure, nécessaire entre capitalisme en général et capitalisme financier en particulier, ne faut-il pas plutôt placer le curseur au niveau du système capitaliste en général ? Difficile de trancher. Peut-être pour caractériser l’échelon de responsabilité faudrait-il utiliser une expression complète, du genre « le capitalisme en particulier dans sa forme actuelle dominante de capitalisme financier ». Ce qui est certain, c’est que remonter plus en amont, par exemple incriminer le mode de production marchand, a fortiori l’activité économique générique, passerait à côté de la caractéristique principale en cause, à savoir : l’accumulation du capital.

2 – L’islam politique

islam politiqueAu vu de l’importance et de la gravité des conflits menés « au nom de l’Islam », d’événements récurrents de type « attentats terroristes » également revendiqués par des musulmans fondamentalistes et de la situation difficile de certaines catégories de personnes et de populations (les femmes, les homosexuels, les minorités religieuses, les athées, etc.) dans bon nombre de terres musulmanes, l’islam politique constitue aussi un facteur important à considérer dans les causes humaines des problèmes à l’échelle de la planète.

Considérant plusieurs thèmes susceptibles d’être rangés comme « problèmes », je propose un certain nombre d’éléments factuels, sans prétention – comme je l’ai déjà dit – à offrir une étude exhaustive.

Ainsi, pour essayer d’avoir une mesure relativement générale, on peut recourir au Global Peace Index établi par le magazine The Economist. Cet indicateur mesure le degré de pacifisme observé dans les différents pays de la planète en tenant compte des conflits internes et externes, des niveaux de criminalité, du nombre de personnes emprisonnées, des manifestations violentes, etc. (23 indicateurs en tout). Selon les valeurs de cet indicateur pour 2016, parmi les dix pays les plus mal classés figurent majoritairement des pays musulmans : Syrie, Irak, Afghanistan, Somalie, Yémen, Soudan, Lybie. Si l’on se focalise sur les seuls actes de terrorisme, sur les 10 pays les plus atteints, 8 sont à majorité musulmane, tandis que pour les deux autres (Inde, Thaïlande), les attentats d’origine islamiste sont les plus nombreux.

Autre « problème » – le mot bien sûr n’est pas assez fort – : les persécutions à l’encontre des minorités. Il existe un indicateur, le « Peoples under Threat index » (l’indice des populations menacées), conçu et renseigné par l’organisation Minority Rights Group International. Dans le rapport State of the World’s Minorities and Indigenous Peoples (2016), les cinq pays faisant apparaître les risques les plus élevés pour les populations vulnérables sont musulmans : Syrie, Somalie, Irak, Soudan, Afghanistan.

Dernier exemple parmi tant d’autres : la pénalisation de l’homosexualité. Si de nombreux pays ont recourt à de telles pratiques juridiques, sept d’entre eux vont jusqu’à la peine de mort. Ils sont tous les sept musulmans : Mauritanie, Soudan, Nigeria (12 États de cette république fédérale), partie méridionale de la Somalie, Arabie saoudite, Iran, Yémen.

Apparemment donc, l’islam politique serait responsable de quantité d’agissements portant préjudices aux femmes et aux hommes, tout particulièrement dans les pays où il domine. Cependant, bon nombre d’observateurs et de commentateurs auraient tendance à disculper cette idéologie en invoquant d’autres causes. Un exemple parmi tant d’autres : l’ouvrage récent d’Alain Badiou, Notre mal vient de plus loin. Dans ce livre, Badiou tente d’identifier les raisons profondes des actes terroristes en France en novembre 2015 (Bataclan notamment). En l’occurrence, il y voit surtout la marque des frustrations que fait naître le capitalisme auprès des populations les plus défavorisées. Poussant à l’extrême le paradoxe, il va même jusqu’à exonérer complétement le facteur religieux. Pour lui, « la religion n’est qu’un vêtement, elle n’est aucunement le fond de l’affaire, c’est une forme de subjectivation, pas le contenu réel de la chose » (p. 46). Pourtant la réalité des situations économiques et sociales des auteurs d’attentats et plus largement des adeptes du djihadisme, en particulier le fait qu’ils ne se recrutent pas dans les franges les plus pauvres ni les moins éduquées de la population, ne plaide guère en faveur de cette thèse. Ainsi, une étude publiée par la Banque Mondiale, début octobre, montre que, contrairement aux idées reçues, les recrues étrangères de l’État islamique « sont loin d’être illettrées ». Plus d’un quart de ces combattants sont même allés à l’Université. D’autre part, la très grande majorité déclare avoir eu un emploi avant de s’engager. Le rapport tend ainsi à mettre en exergue la rencontre entre une idéologie belliciste, l’islam politique, et des motivations très diverses – se battre, se mettre au service de Daesh pour mourir, apporter son aide à l’administration de l’organisation… – dans lesquelles la vulnérabilité économique n’est pas spécialement présente.

N’est pas non plus très probante cette idée que la montée du fondamentalisme islamiste et le recours à la violence seraient une réaction directe à la politique internationale des Occidentaux, notamment des Américains. Certes, ce facteur ne saurait être écarté purement et simplement et il a probablement joué jusqu’à un certain point, pour autant, il n’explique pas tout. Si l’on estime que l’intervention en Irak et son occupation par l’armée américaine seraient à l’origine de l’État islamique, que dire alors de la situation syrienne, théâtre d’une même montée du djihadisme, mais  où les Occidentaux ne sont pas intervenus, alors que justement il leur avait été demandé – et il leur est toujours demandé – de le faire ? Sans parler d’un troisième cas de figure, le Mali, où les forces françaises sont intervenues après que les djihadistes (AQMI, Ansar Dine…) ont menacé le pouvoir malien en place, début 2013…

Si les variables proprement économiques et la stratégie internationale des pays occidentaux peuvent éclairer, pour une part non négligeable, les « problèmes » apparents liés à l’islam politique, elles ne sauraient, cependant, offrir une explication complète. L’islam politique et son prolongement djihadiste ne sont pas solubles dans le capitalisme ! Ils constituent, en tant que tels, des causes aux problèmes observés.

De la même façon que se posait la question de l’engendrement entre capitalisme en général et capitalisme financier en particulier, se pose maintenant la question des liens de causalité entre islam en général et islam politique en particulier. Certains vont jusqu’à nier ce lien voyant dans l’islam politique une forme de dévoiement, de perversion de l’essence même de l’islam. Pourtant, que ce soit au regard des témoignages des textes, notamment du Coran, où de l’émergence historique de l’Islam, en particulier le rôle de chef de guerre du Prophète, il semble bien difficile de nier toute filiation, quels que puissent être, par ailleurs, les comportements pacifiques de la très grande majorité des Musulmans. En résumé, pour caractériser l’échelon de responsabilité des problèmes, je recourrai – à l’instar de la solution adoptée pour le capitalisme – à une formulation du type : « l’islam en particulier dans sa forme agressive qu’est l’islam politique. » En revanche, aller plus loin encore vers l’amont et, par exemple, impliquer la responsabilité de l’origine monothéiste de l’islam n’est guère crédible au regard des comportements constatés des autres religions monothéistes, notamment le christianisme et le judaïsme, dont l’affranchissement des tendances les plus délétères paraît largement acquis.

3 – Le populationnisme

surpopulation-bisLa thématique démographique offre un curieux paradoxe. Alors qu’à la fin des années 1960 / début des années 1970, la crainte de l’explosion démographique était très prégnante (les sombres prévisions du Club de Rome, le livre paru en 1968 du biologiste Paul Ehrlich « La bombe P » – avec P comme population, etc.), dans un contexte où la population mondiale était encore inférieure à 4 milliards, de nos jours, avec une population qui dépasse les 7 milliards, les manifestations d’inquiétude et les mises en garde sont beaucoup moins présentes.

Entre-temps, il est vrai, la thèse de la transition démographique avait conforté l’idée qu’après une baisse de la mortalité liée à des meilleures conditions de vie, une diminution de la natalité, au-delà d’une période variable, devait permettre une stabilisation de la population globale. Pourtant, force est de constater que cette transition tarde à s’accomplir. Fait symptomatique d’ailleurs : les prévisions de l’ONU sont constamment réajustées à la hausse. En 2008, on prévoyait une population mondiale de 9,1 Mrds à l’horizon 2050 ; une révision en 2014 conduit au chiffre de 9,7 Mrds. Pour 2100, les prévisions font apparaître une différence d’1 milliard ! (10,1 Mrds prévus en 2010 et 11,2 Mrds prévus en 2014). De fait, les taux de fécondité – nombre moyen d’enfants par femme en âge de procréer – demeurent très élevés dans certains pays, notamment d’Afrique : Niger (6,8), Mali (6,1), Somalie (6), Ouganda (5,9), mais aussi d’Asie : Afghanistan (5,3), Irak (4,1)… Bien plus, en opposition à la thèse de la transition démographique, le taux de fécondité augmente même dans certaines régions : c’est le cas de l’Afrique du Nord avec un taux de fécondité de 3,2 en 2006 et qui passe à 3,4 en 2016.

Une autre raison qui contribue à freiner les peurs vis-à-vis d’une population trop importante tient dans l’idée qu’en définitive, la démographie serait relativement indolore pour la planète et son environnement. Tout d’abord, en considérant des densités élevées sur certains territoires, il est estimé possible de les extrapoler à d’autres territoires et – pourquoi pas – à la terre entière. C’est ainsi qu’un article récent, paru dans Les Echos laisse entendre que l’ensemble de la population mondiale (7,4 milliards d’habitants) pourrait tenir sur l’île de la Guadeloupe,  à raison de 4,5 personnes par m². Certes, on comprend aisément que ce type de vue relève d’une action de marketing touristique insistant sur l’importance des espaces en Guadeloupe, le deuxième plus grand territoire des Petites Antilles, après Trinité-et-Tobago. Mais l’article ne se laisse pas lire avec ce seul prisme, car est envisagée aussi l’hypothèse d’une transposition de la densité de population en Inde vers le continent africain, soit compte tenu de la superficie de ce dernier continent, une population de 12,3 milliards d’habitants (environ 10 fois plus que la population actuelle…). Quand on pense aux problèmes actuels de pauvreté, de guerre, de migrations, de pressions considérables sur la forêt et la biodiversité, on est sidéré de telles élucubrations irresponsables.

En fait, la démographie est généralement exonérée de ses responsabilités vis-à-vis des problèmes planétaires au motif que le mode de vie occidental serait bien davantage en cause. Comme si une responsabilité particulière annulait les autres ! Bien sûr, les comportements de consommation dans les pays riches – et donc au-delà, le système capitaliste – disposent d’effets négatifs sur l’environnement et sur une partie importante de la population mondiale, mais cela ne signifie pas que la population puisse croître indéfiniment sans incidence préjudiciable. Par exemple, en matière d’émissions de CO2, contributeur principal au dérèglement climatique, les études tendent à montrer que la hausse de la population induit, toutes choses égales par ailleurs – et donc indépendamment du niveau de consommation –, une augmentation des émissions, suivant une élasticité égale à 1 (autrement dit un accroissement de la population de 10% implique ceteris paribus une augmentation de 10% des émissions de CO2). Dans les conditions d’exploitation actuelles des ressources naturelles, il est clair que la hausse de la population va jouer aussi sur la couverture forestière et sur la biodiversité… D’autres variables socioéconomiques seront également fortement impactées.

Invoquer une seule cause de dommage – le niveau de vie occidental en l’occurrence – est donc sujet à controverse. Un auteur tel qu’Herman Daly, économiste de l’École américaine de l’économie écologique, est porteur d’une position bien plus intéressante : il préconise de réaliser des efforts sur le facteur pour lequel on est défaillant : réduire la consommation s’agissant des pays occidentaux, réduire la natalité s’agissant des pays du Sud.

En prolongeant l’idée qu’un facteur de dommage ne doit pas occulter un autre (ou d’autres), et en resituant le propos au regard de l’objet premier de l’article, il est possible de dire aussi qu’une démographie trop expansive – et donc une natalité trop forte – ne saurait s’expliquer totalement par les deux causes mises en avant précédemment : le capitalisme financier et l’islamisme politique. Que ces deux derniers aient une influence sur la démographie est indéniable. En tout cas, le capitalisme est concomitant de la première phase de la transition démographique (baisse de la mortalité du fait de conditions de vie améliorées) tandis que l’islamisme est fortement populationniste (voir par exemple les discours récents du Président turc Erdogan). Mais les thèses populationnistes proviennent aussi d’autres fonds idéologiques : notamment « tiers-mondiste » – qui édulcore la responsabilité démographique – et chrétien – franchement nataliste. Le populationnisme apparaît donc comme une cause à part entière à même d’expliquer une croissance démographique trop importante en regard de problèmes écologiques et socio-économiques s’imposant à la Planète et à ses habitants : de mon point de vue, la troisième cause humaine des problèmes mondiaux.

Encore une fois, si l’on passe en revue l’ensemble des problèmes qui, de nos jours, secouent la Terre et les terriens, sans doute s’arrêtera-t-on sur d’autres causes que la triade envisagée ici : le capitalisme financier, l’islamisme politique et le populationnisme. Il n’est pas sûr, cependant, qu’une analyse approfondie de ces autres facteurs de responsabilité ne conduise pas à identifier des liens particuliers entre ces autres facteurs et une combinaison pertinente des trois causes. En tout cas, avec trois causes-clés, on échappe à une vision uni-factorielle des maux de ce monde, ce que j’appelais en introduction « l’écueil de l’idéologue » que l’on pourrait qualifier également de « pensée unique » – en se rappelant qu’il peut y avoir plusieurs « pensées uniques » !

Au-delà de l’identification des causes majeures, se pose la question de leur traitement, lequel ouvre un champ considérable pour les politiques nationales et internationales. Cela mériterait bien sûr un article à part entière. Je mentionne simplement à titre de conclusion du présent article :

–        la mise en œuvre de nouveaux modèles économiques s’affranchissant du capitalisme financier et visant une société plus juste et écologiquement responsable ;

–        l’engagement dans et par le monde musulman d’un processus de laïcisation, à l’instar de ce qu’a connu le christianisme en Occident à partir du XVIIIe siècle, avec le mouvement des Lumières, en privilégiant la dimension spirituelle de la religion réservée à la seule sphère privée ;

–        la promotion d’une démographie responsable, visant au plus vite une baisse des taux de fécondité.

18 octobre 2016

Macron : « populiste light » ?

Classé dans : Articles — bertrandvalmy @ 21 h 28 min

valls-macronDébut octobre, Manuel Valls a usé d’une expression assez singulière à l’adresse de son ancien ministre de l’économie, Emmanuel Macron : « populisme light ». En cause, la contestation par le Fondateur d’En Marche des « corps intermédiaires, [d]es élus, [d]es formations politiques » et la comparaison des « deux grands partis » – Les Républicains et le PS –, à une « amicale des boulistes » (mais « sans l’amitié et sans les boules », précise Macron). La remise en cause (ironique) des corps intermédiaires et des partis politiques s’apparenterait donc à du « populisme light ».

Déjà, le populisme fait figure « d’objet politique mal identifié », mais de plus affublé de l’épithète « light », de quoi ce qui en résulte peut-il être le nom ?

 Populisme : objet politique mal identifié  

De façon très générale, le populisme désigne « un type de discours et de courants politiques qui fait appel aux intérêts du ‘peuple’ (d’où son nom) et prône à son recours, tout particulièrement en opposant ses intérêts avec ceux de ‘l’élite’ » (Wikipédia). De manière plus résumée, l’historien Michel Winock le voit comme une « confiance dans le peuple ». Bien que souvent assimilé à la droite extrême, le populisme s’applique aussi parfois à une certaine gauche, elle aussi plutôt considérée comme « extrême », typiquement, de nos jours, un homme politique tel que Jean-Luc Mélenchon.

On serait tenté de dire qu’après tout, la démocratie vise également à servir les intérêts du peuple et qu’elle fait « confiance au peuple » – pour reprendre l’expression de Winock. Aussi, la définition générale donnée à l’instant appelle-t-elle des exemples pour permettre de bien comprendre ce que pourrait être le populisme et ce qu’il n’est pas. Par exemple, il ne viendrait à l’idée de personne de dire que la lutte contre le chômage serait populiste parce qu’elle « fait appel aux intérêts du peuple ». En revanche, une assertion du type : « il faut lutter contre l’immigration pour favoriser l’emploi au sein du peuple » sera clairement rangée dans le registre des slogans populistes. De même, si une critique assez générique des « élites » pourra être estimée populiste, la remise en cause des « grandes fortunes » pourra y échapper, encore que sous couvert justement de stigmatisation des élites, d’aucuns seront tentés de transformer une revendication de gauche assez traditionnelle en récrimination populiste…

En définitive, il y a beaucoup de flou dans les fondements des procès en populisme. Aussi, plutôt que de déduire des exemples d’une définition générale, il paraît plus juste de partir de « cas » de ce qui est considéré comme populiste – notamment en France de nos jours – pour en induire une délimitation de la notion. Par exemple, critique de l’immigration et préconisation du protectionnisme sont assez systématiquement taxées de populisme. Les discours hostiles ou méfiants à l’égard de l’islam le sont tout autant. La remise en cause de la Commission européenne et de son action reçoit aussi fréquemment cette appellation. Bien que de manière plus dispersée, les attaques contre le libéralisme économique peuvent éventuellement faire figure de thème populiste (notamment par les antipopulistes de droite). Il faut certainement rester prudent, mais une relative cohérence politique se dessine au travers de ces quelques illustrations : en définitive, est jugé populiste ce qui s’oppose à un certain libéralisme social, ouvert sur l’extérieur, tant sur un plan économique que culturel, notamment de type européiste. Peut-être cette acception fait-elle apparaître un décalage assez significatif avec la définition donnée plus haut, mais elle me paraît à la fois plus précise et plus en adéquation avec les utilisations qui sont faites, de nos jours, du concept.

Mais alors dans ces conditions, que peut être un « populisme light » ? Et avec quelle pertinence cette expression peut-elle s’appliquer à Emmanuel Macron ?

Populisme light : la critique paradoxale de Valls à l’adresse de Macron

Quand Valls accuse Macron de « populisme light », il vise les critiques de ce dernier à l’encontre des partis politiques et des « corps intermédiaires », soit – j’imagine – les organisations professionnelles, les syndicats, en fait toute entité s’intercalant entre les acteurs, y compris les entreprises, et une autorité centrale, ou entre les acteurs eux-mêmes. D’une certaine manière, c’est vrai, on retrouve dans la dénonciation des partis et des corps intermédiaires, une remise en cause de certaines élites ; élites, dans le cas présent, non pas tant financières ou médiatiques que bureaucratiques. En cela, il y aurait quelque chose de populiste à dénoncer les élites liées aux formations politiques et aux corps intermédiaires et ce populisme serait « light », d’abord, parce qu’un politique tel que Macron n’est pas rangé d’emblée dans la catégorie des populistes (comme les Le Pen, Mélenchon, Sarkozy dans une certaine mesure…), que la forme de sa dénonciation s’avère, somme toute, plutôt légère et teintée d’humour, et enfin que les thèmes qu’il aborde ne se rangent pas dans l’inventaire populiste communément admis.

Pourtant, avant d’être populiste, fût-elle « light », la dénonciation des corps intermédiaires est principalement la marque d’un autre courant politique ; un courant important, qui a ses lettres de noblesse à partir du XVIIIe siècle et connaît un ascendant fort depuis les années 1980. Je veux parler bien sûr du libéralisme, notamment le libéralisme économique. Reconnaissant fondamentalement des individus, réputés rationnels, et leurs interactions, le libéralisme est dubitatif vis-à-vis d’institutions prétendant pouvoir exercer un rôle médiateur entre ces individus. Il suffit d’un État-gendarme, assez puissant pour garantir le respect des contrats inter-agents, et la société peut tout à fait se passer de ces institutions. En remontant dans le passé, le décret d’Allarde et la Loi Le Chapelier, en 1791, sont clairement des textes juridiques inspirés du libéralisme économique et qui en ont conforté le rôle dans la vie économique. Le décret d’Allarde (2 et 17 mars 1791) confère la liberté d’exercer toute activité professionnelle, tandis que la Loi Le Chapelier (14 juin 1791) proscrit les organisations ouvrières au motif, justement, qu’elles contrarieraient cette liberté particulière. Autrement dit, l’un et l’autre s’attaquent aux corps intermédiaires chers à Montesquieu.

Dès lors, l’accusation de Valls à l’encontre de Macron s’avère quelque peu paradoxale. Le populisme étant généralement anti-libéral, notamment au sens économique du terme, une posture politique de type « critique des corps intermédiaires », procédant assez directement du libéralisme, peut difficilement être qualifiée de populiste, même si elle est amendée en  « populisme light ». D’ailleurs, de manière diamétralement opposée à ce qui est allégué, force est de constater que c’est plutôt la défense de certaines positions syndicales qui reçoit fréquemment l’étiquette de populiste (de gauche).

Cela étant, plus encore que l’emploi d’une dénomination paradoxale, c’est l’attaque de Valls contre une position procédant du libéralisme économique qui pourra surprendre.

Valls face à sa « part obscure » nommée Macron

Effectivement, il y a quelque chose de paradoxal dans l’attaque de Valls face à Macron. Si l’on met de côté les termes employés – populisme light – et si l’on désigne plus précisément l’attitude ciblée par le Premier ministre – un dénigrement par son ex-Ministre des corps intermédiaires bien dans la lignée du libéralisme économique –, on pourra justement être étonné que Manuel Valls grogne à l’encontre d’une manifestation de ce libéralisme économique.

Avec la Loi « Travail », quand les syndicats – du moins certains d’entre eux mais majoritairement – ont estimé ne pas avoir été entendus, quand les partis politiques se sont sentis floués par le recours au 49.3 pour le passage en force d’une loi très contestée, le moins que l’on puisse dire, c’est que les « corps intermédiaires » n’ont guère été ménagés. Pour employer un langage familier, on pourrait dire que Valls est vraiment bien mal placé pour s’adonner à ce type de critique à l’endroit d’Emmanuel Macron !

Lui qui, au sein du Parti socialiste, incarne une aile droite, plutôt blairiste, s’inscrit assez bien dans le libéralisme économique. C’est là sans doute une caractéristique qu’il partage avec son ancien Ministre, les différences tenant plutôt à des thématiques sociétales, par exemple le laïcisme, plutôt prôné par Valls et plutôt dénoncé par Macron.

Mais, voilà, hors partis, une personnalité telle que Macron dispose de la liberté de bousculer avec moquerie les organisations politiques et le monde syndical, alors que Manuel Valls, Premier ministre de la France, de surcroît dépendant d’une formation politique – le PS – ne dispose évidemment pas d’une telle marge de manœuvre.

On comprend mieux alors la raison d’être de la charge de Valls contre son ex-Ministre de l’économie. Au-delà d’une rivalité personnelle quant à des destins politiques possiblement concurrents, Manuel Valls se plaît à attaquer Macron sur ce qui pourrait lui être reproché. Il dénonce chez l’autre la « part obscure » dont il est lui-même accusé, lui le socialiste souvent classé à droite.

Cependant, afin de mieux faire porter ses coups et éviter qu’on lui renvoie trop facilement un reproche identique, Valls recourt à la thématique du populisme qui fait largement ses preuves dans le débat politique de ces dernières années. Pour disqualifier un concurrent, pour favoriser des sous-entendus voire des assimilations pures et simples – « c’est un populiste ; comprendre : comme Le Pen » –, pour argumenter a minima, voire pour éluder un débat jugé difficile, le procès en populisme est, actuellement, l’une des meilleures recettes dont disposent nos hommes et femmes politiques. Tactiquement, il est donc plutôt habile de la part de Valls d’utiliser l’expression de « populisme light » envers Macron. Toutefois, sur le fond, la réprimande n’a guère de consistance.              

16 octobre 2016

Climato-populistes et démo-démagos

Classé dans : Articles,Regards sur la presse — bertrandvalmy @ 23 h 23 min

sarkozyNicolas Sarkozy ne s’est guère honoré en développant, il y a quelque temps, un discours fleurant bon le climato-scepticisme, faisant revenir le théâtre politique français une vingtaine d’années en arrière, notamment à un stade anté-grenellien, ce Grenelle de l’environnement mis en place en 2007 par le Président de la République… Nicolas Sarkozy. En effet, avec une bêtise et un aplomb dignes d’un Donald Trump, n’a-t-il pas osé affirmer qu’il « faut être arrogant comme l’homme pour penser que c’est nous qui avons changé le climat » ? Il faut surtout être arrogant comme Sarkozy et en recherche de voix dans le cadre des primaires de la droite pour être disposé à faire ce type de déclaration. En l’occurrence, les propos ont été tenus devant un parterre de chefs d’entreprises et de dirigeants divers et probablement le candidat Sarkozy voulait-il s’attirer leurs bonnes grâces en servant un message « anti-réglementation environnementale ». Ne s’était-il pas déjà exclamé : « l’environnement, ça commence à bien faire », lors d’une table ronde organisée au Salon de l’Agriculture, en 2011 ?

Bref, l’homme semble aux abois et serait prêt à tout ou presque pour améliorer son score dans les sondages d’opinion à un mois environ du premier tour des primaires. Le climato-scepticisme devient, pour reprendre une expression récente, du climato-populisme.

Si la déclaration climato-sceptique de Nicolas Sarkozy a pu surprendre, en revanche, les multiples réactions à cette déclaration n’ont pas, quant à elles, étonné. Forts de travaux scientifiques unanimement enclins à reconnaître le changement climatique, forts de constats directs répétés et particulièrement préoccupants (épisodes caniculaires, précipitations d’amplitude extraordinaire, événements climatiques extrêmes de plus en plus fréquents…), il a été aisé pour les détracteurs de Nicolas Sarkozy de montrer la stupidité de son assertion. Pourtant, à vouloir trop bien faire, certains contempteurs ont développé, à leur tour, un propos lui-même critiquable.

Je m’explique. Voulant minorer l’importance du problème climatique, Nicolas Sarkozy a cru opportun de mettre en avant un autre supposé péril, à ses yeux autrement plus préoccupant : le « choc démographique ». Et conformément au schéma action-réaction, certains opposants au climato-populisme de Sarko ont estimé nécessaire de s’attaquer également au malthusianisme du même Sarko.

Témoin, cette chronique du journaliste du Monde, Jean-Michel Bezat, datée du 17 octobre (édition papier), dénonçant le climato-populisme sarkozyien et son corollaire malthusien. Le journaliste écrit notamment : « En minimisant le péril climatique et en maximisant le péril démographique en une vision malthusienne et apocalyptique, [Nicolas Sarkozy] boucle son discours axé autour d’une identité gaulo-française fantasmée : la poussée démographique entraînera un exode accru des populations et un afflux de réfugiés entraînant à son tour une dilution de l’identité et une recrudescence de l’insécurité. »

En résumé et schématiquement, nous avons le processus discursif suivant :

  1. Pour divers raisons, y compris purement électoralistes, Sarkozy est contre l’immigration de masse ;
  2. L’immigration est, entre autres, liée à une forte poussée démographique au sud ;
  3. Sarkozy dénonce par conséquent cette poussée démographique au sud ;
  4. Parallèlement, il minimise la responsabilité de l’homme sur le dérèglement climatique.

La chronique de Jean-Michel Bezat est porteuse, quant à elle, d’une séquence diamétralement opposée :

  1. L’immigration de masse n’est pas un problème ; ce serait même un phénomène favorable pour nos sociétés en atonie démographique ;
  2. Il n’y a pas, dès lors, à se préoccuper de la montée démographique au sud ;
  3. Des deux problèmes évoqués – changement climatique et choc démographique –, seul le premier mérite d’être considéré et ce, d’autant plus que les populations au Sud ont un impact bien plus faible sur le climat que celles du Nord.

Il y a même, dans l’article, cette idée sous-jacente que la mise en garde malthusienne de Sarko ne peut être que fausse et trompeuse, dans la mesure où elle s’expliquerait par le discours identitaire « gaulo-français » de l’ex-Président. On retrouve là une variante de la reductio ad hitlerum suivant laquelle un argument serait disqualifié du fait du caractère non-recommandable de son énonciateur ; ici le danger démographique serait tout bonnement nié parce qu’il serait associé à une vision identitaire jugée nuisible. Pourtant, à l’évidence, une telle critique ne tient pas. Ou il y a effectivement une poussée démographique importante au Sud et il y a des raisons objectives de craindre les effets de cette poussée ou tel n’est pas le cas (ni poussée effective ni raison de s’en inquiéter). Mais ce ne peut être l’utilisation idéologique particulière de ces phénomènes qui suffise à en dénier l’existence et le rôle.

Quant à l’importance du choc démographique, Michel Bezat se contente timidement de reconnaître l’estimation, par l’ONU, des 11 milliards d’humains sur la planète en 2100, dont 4 milliards en Afrique. Il ne juge pas utile de préciser que, bien avant cela, en 2050, la population africaine aura doublé par rapport à sa situation actuelle, soit 1,2 Mrd d’habitants supplémentaires : plus du double de la population actuelle de l’Union européenne ! Il ne juge pas utile non plus d’indiquer combien le taux de fertilité – nombre d’enfants en moyenne  par femme âgé entre 15 à 50 ans – demeure élevé en Afrique : Niger (7,6), Mali (6,23), Somalie (6,46) et qu’il a même tendance à augmenter dans certains pays : le taux s’accroît en Égypte depuis 2006, passant de 3 à 3,34 en 2014 ; il en est de même pour l’Algérie dont le taux de fertilité repart à la hausse à partir de 2002 (2,4) pour atteindre 2,86 en 2014. Idem pour la Tunisie… Du coup, si l’on revient à des données d’ordre mondial, on constate que, loin du schéma de transition démographique si souvent mis en avant, les prévisions onusiennes sont constamment revues à la hausse : en 2008, on prévoyait 9,1 Mrds d’habitants sur la planète en 2050,  en 2014 on en prévoit 600 M de plus ; on en prévoyait 10,1 Mrds en 2010, on prévoit maintenant – ainsi qu’indiqué plus haut – de dépasser les 11 Mrds à ce même horizon.

Concernant les liens entre population et changement climatique, le traitement dans la chronique est également très insuffisant. Certes, il est juste de rappeler qu’« un Nord-Américain émet 22 tonnes de CO2 par an, un Européen de l’Ouest 13 tonnes, un Chinois 6 tonnes et un Africain 1,9 tonne ». Et si, en matière de dérèglement climatique, il est vrai que « c’est moins le nombre d’humains que leur mode de vie qui importe », pour autant, le nombre ne saurait être totalement négligé ! À cet égard, les travaux économétriques montrent que, toutes choses égales par ailleurs, une population qui s’accroît de 10% en moyenne tend à induire une augmentation des émissions de CO2 de 10% environ (élasticité égale à 1). Autrement dit, quand la population mondiale double, toutes choses égales par ailleurs, les émissions de CO2 doublent. Face à la minimisation de la variable démographique, un auteur tel que Herman Daly, l’un des pionniers de l’école américaine de l’économie écologique, est autrement plus conséquent. Daly reconnaît deux facteurs principaux aux problèmes environnementaux liés à l’homme – la population et le niveau de consommation par tête – ; il trouve alors logique que les pays du Nord cherchent à réduire leur consommation par tête et que les pays du Sud cherchent à réduire leur natalité – les premiers étant déjà soumis à la langueur démographique, tandis que les seconds ne peuvent décemment viser la réduction de leur consommation. Par ailleurs, si on estime que le surcroît de population au Sud doit pouvoir se réguler par une hausse des migrations, on oublie que, du point de vue des émissions des gaz à effet de serre, les populations immigrées et a fortiori leur descendance vont progressivement copier les modes de vie occidentaux et, par conséquent, vont tendre vers les niveaux d’émissions moyens constatables au Nord.

Au total, si minimiser le changement climatique est irresponsable, minimiser les effets néfastes de la croissance démographique l’est tout autant. C’est d’ailleurs, entre autres, parce que le dérèglement climatique est un péril majeur qu’une démographie trop haute en est un autre, compte tenu de l’impact de la population sur le climat, et donc sans parler des autres problèmes environnementaux substantiels influencés par la taille de la population : déforestation, baisse drastique de la biodiversité en lien avec les conflits d’espaces, pollutions diverses… ; et sans parler non plus des drames humains liés à des populations trop nombreuses face à la limitation des ressources disponibles.

À cet égard, il est sidérant qu’il n’existe pas de discours antinatalistes au Sud – ou du moins de discours suffisamment audibles – à la mesure de la situation préoccupante rencontrée. Et encore une fois renvoyer l’inutilité, voire la nocivité d’un tel discours éventuel à la responsabilité des économies du Nord face au climat est d’une inconscience coupable. Lorsqu’on voit, par exemple, le Président turc Erdogan exhorter sa population à accroître sa descendance, nous avons des raisons d’être inquiets…

Une hostilité farouche à l’immigration de masse est de nature à donner lieu à des prêches apocalyptiques vis-à-vis de la démographie au Sud. C’est certainement condamnable. Mais une appréciation bienveillante de l’immigration débouchant sur une vision trop accommodante de cette situation démographique est tout autant critiquable. Que la première attitude mène au climato-populisme pourquoi pas, mais ce n’est pas une raison pour promouvoir la démo-démagogie.

surpopulation

8 octobre 2016

Drone = attentat terroriste ?

Classé dans : Billets,Regards sur la presse — bertrandvalmy @ 22 h 54 min

droneSi apparemment les attentats terroristes, notamment ceux imputables à l’État islamique, suscitent une condamnation horrifiée, hormis bien sûr de celles et ceux qui en partagent explicitement l’idéologie guerrière, il se trouve cependant de curieux exercices de relativisation, de diverses natures et de diverses origines, qui, quelles que puissent être les intentions réelles de leurs auteurs, conduisent inéluctablement à alléger le poids du blâme. Après tout, il peut y avoir des raisons positives à cette attitude : l’esprit de nuance, le refus du manichéisme, une certaine empathie à vouloir se mettre dans la peau de l’autre… Encore faut-il que le propos soit convaincant…

Dans une tribune du Monde (édition papier du 6 octobre), reprenant les « bonnes feuilles » de leur livre paru début octobre, Démocraties sous stress, Antoine Garapon et Michel Rosenfeld proposent ainsi un rapprochement assez sidérant entre les drones utilisés pour éliminer des « terroristes présumés » et les attentats perpétrés par des terroristes envers des victimes civiles. Certes, il ne s’agit pas pour ces deux auteurs de poser une stricte identité qui serait outrancière et intenable, du type « drone = attentat terroriste », mais par le contenu des idées et par la forme employée, une recherche d’équivalence n’en est pas moins dessinée, conduisant à la thèse – c’est le titre de l’article – du drone comme « double inversé » de l’attentat. Qu’est-ce donc que ce double inversé ?

D’abord le contexte qui situe les notions. Les assassinats ciblés par drones auraient lieu dans le cadre de ce qu’on appelle la « guerre préemptive », une forme de guerre préventive s’inscrivant dans l’urgence d’attaquer avant que l’autre n’attaque. Bizarrement, alors que ce qui se fera appeler l’État islamique s’étend en Irak depuis 2006 et en Syrie depuis 2012, qu’il pratique couramment crimes de guerre, crimes contre l’humanité, nettoyage ethnique et génocide, les auteurs parlent d’anticipation. Il est fait comme si l’attaque menaçait alors que les attaques se succèdent inlassablement, depuis plusieurs années, au Moyen-Orient ou en Europe par terroristes interposés. Bien plus, le drone agirait, selon Garapon et Rosenfeld, dans « une zone de paix ». Syrie, Irak, zones de paix ? Certes, vis-à-vis de la Syrie ou de l’Irak, les États-Unis – ou la France également visée par nos deux auteurs – n’ont pas formellement déclaré la guerre, dès lors qu’ils ne peuvent le faire vis-à-vis d’un État qu’ils ne reconnaissent pas. Cela ne les empêche pas de livrer, l’un et l’autre, une guerre véritable à l’État islamique, de même que l’État islamique leur livre une guerre véritable au Moyen Orient et, via ses terroristes, en Europe. Mais les auteurs vont au bout de leur syllogisme : conformément au droit public international, une guerre requiert une déclaration formelle entre deux ou plusieurs nations ; l’État islamique n’étant pas reconnu par l’ONU et la communauté internationale, il ne saurait entrer en guerre ; les pays où il exerce sa sinistre tyrannie sont donc, au regard d’autres pays, tels que la France ou les États-Unis, des zones de paix. CQFD et les victimes de Daesh en Irak, en Syrie et en Europe apprécieront… La phrase complète dans l’article est la suivante : « L’assassinat par drone est un acte de guerre effectué dans une zone de paix, de la même manière que l’attentat terroriste est un acte de guerre commis par temps de paix ». Un premier rapprochement donc. Le texte en contient quelques autres.

Deuxième exemple : « La suppression de cibles terroristes par des drones présente la même asymétrie radicale que l’attentat-suicide ». Un joyau, cette petite phrase qui témoigne des richesses infinies de la rhétorique. Que veulent dire Garapon et Rosenfeld ? Citant un autre auteur – Grégoire Chamayou en l’occurrence –, ils indiquent, sans grande surprise, qu’il y a une complète fusion entre l’homme et l’arme dans le cas d’un attentat-suicide, et au contraire, une complète déconnexion entre l’homme et l’arme dans le cas du drone manipulé à distance par l’homme. Dire que les deux formes de combat présentent « la même asymétrie radicale » est donc, si l’on veut exprimer correctement les choses, erroné et trompeur. Les deux traitements militaires sont entre eux parfaitement asymétriques ; ils ne sauraient présenter l’un au regard de l’autre « la même asymétrie ». Le « même » ainsi employé dans le discours rapproche ce que la réalité sépare absolument.

Troisième exemple : « Même rupture de réciprocité » écrivent-ils encore. Et de poursuivre : « le pilote à distance voit ses victimes qui ne le voient pas (comme le terroriste) ». Pas toujours vrai, s’agissant des victimes des terroristes qui peuvent se voir arrosées à la kalachnikov, mais soit. Cela étant, quel sens cela a-t-il de poursuivre le commentaire en rapprochant le contraste entre distance politique et proximité physique pour le couple terroriste/victime et le « terrible contraste » entre distance physique et proximité perceptive pour le couple terroriste abattu/manipulateur de drone ? En quoi une vague coïncidence formelle – l’existence de deux contrastes – est-elle de nature à justifier un rapprochement de fond entre deux modes de combat : l’attentat terroriste et l’élimination à distance de terroristes ? En quoi permet-elle de fonder l’idée de drone comme « double » de l’attentat, fût-il « inversé », un qualitatif qui est là peut-être pour atténuer la hardiesse du rapprochement, mais qui assurément ne va pas de soi et mériterait explication.

Tout au long de l’article, nos deux auteurs, Rosenfeld et Garapon, énumèrent ainsi, dans un phrasé bien souvent jargonnant, de telles analogies formelles : le drone et l’attentat qui seraient « ponctuels » ; « le terroriste [qui évoluerait] parmi ses cibles (…) comme un drone dans les airs » ; l’un et l’autre « [devant] se mettre à part de la société »… Les « même », « comme », « aussi » foisonnent pour, encore une fois, donner l’illusion du drone comme dual de l’attentat.

Pourtant, entre les deux modes de destruction, si l’on met en avant l’essentiel – l’intention principale et le type de victimes – plutôt que le secondaire – telle ou telle caractéristique formelle –, force est de reconnaître que drone et attentat diffèrent autrement plus qu’ils ne se rejoignent. Quand l’emploi du drone est destiné à l’élimination de terroristes potentiels et effectifs, l’attentat terroriste cible des civils. Quand l’emploi du drone vise à réduire, autant que faire se peut, le nombre de victimes collatérales, l’attentat terroriste cherche à le rendre maximum. On pourra se gausser de la supposée naïveté… des Occidentaux face aux forces destructrices… occidentales, on pourra à bon droit aligner les victimes collatérales plus nombreuses que celles annoncées ou les bavures pures et simples, il n’en reste pas moins que les drones tuent relativement moins de victimes civiles que les armes conventionnelles, notamment les bombardements aveugles… et moins que les attentats (par exemple en Irak de 2003 à 2008).  Et s’il faut se garder de toute naïveté face au soi-disant caractère chirurgical des frappes par drone, il faut parallèlement être tout à fait lucide devant le recours fréquent à des boucliers humains par Daesh.

Rapprocher ainsi les éliminations ciblées de terroristes par drone et les attentats perpétrés par des terroristes n’est guère sérieux. C’est pourtant ce que à quoi s’essayent Garapon et Rosenfeld, usant en l’occurrence d’arguments plutôt légers voire spécieux. Or, rapprocher conduit à relativiser et à banaliser. Une attitude insensée quand est en jeu le terrorisme.

2 octobre 2016

Le terrorisme islamiste est-il soluble dans le capitalisme ?

Classé dans : Lectures — bertrandvalmy @ 12 h 30 min

alain_badiouAvec constance, intransigeance et une habilité qu’on ne saurait lui nier, Alain Badiou poursuit son combat contre le capitalisme. C’est probablement le combat de sa vie. Face à un capitalisme qui s’étend, se renforce, prend des formes nouvelles, il reprend avec pugnacité son même discours critique pour dénoncer ce système économique et ses conséquences sur les peuples. Le capitalisme responsable de tant de maux ! Ainsi, des tueries du 13 novembre que Badiou entend présenter comme un effet en droite ligne du capitalisme et de son idéologie corrélative, le libéralisme. Le petit essai qui traite de cette question, Notre mal vient de plus loin: Penser les tueries du 13 novembre, est la reprise d’un séminaire de l’auteur prononcé 10 jours après l’attentat. Précisons, à cet égard, que mettre en exergue cet événement singulier a quelque chose de paradoxal, puisque une analyse en tous points identique pourrait être mobilisée pour d’autres faits du même ordre, notamment terroristes, passés, présents et à venir ; pour les attentats du 11 septembre à New York, comme ceux de Londres en 2005, de Madrid en 2004, de Bali en 2002, etc., etc., puisque c’est à chaque fois et définitivement le capitalisme qui est en cause. L’analyse des méfaits du capitalisme à la Badiou dispose de la même caractéristique que l’aluminium dans les processus de production : elle est infiniment et à 100% recyclable.
Allons un peu plus dans le détail du discours. Le monde selon Badiou se divise en trois catégories : 10% de nantis qui possèdent 86% des ressources, 50% qui n’ont rien et 40% – les classes moyennes – qui disposent du reste (14%). Jusque-là, grosso modo, on peut suivre le philosophe ; après tout, il ne fait que reprendre des statistiques bien établies. C’est la thèse qu’il tire de cette typologie qui fait davantage problème, notamment lorsqu’il développe ce qu’il appelle « les subjectivités réactives » (chapitre III). Les riches et les classes moyennes sont porteurs d’un premier type de comportement : le contentement de soi et l’arrogance (p. 39-40). Badiou ne fait pas dans la dentelle : en particulier, la classe moyenne « est poreuse au racisme, à la xénophobie, au mépris des démunis » (p. 32). La population démunie, « masse africaine, asiatique dans son écrasante majorité » (p. 31), mais aussi « les représentants internes à nos sociétés de cette masse – les ouvriers de provenance étrangère, leurs enfants, les réfugiés, les habitants des sombres cités, les musulmans fanatiques (sic) – » (p. 41) oscillent, quant à elle, entre deux attitudes : le « désir d’Occident » et la « subjectivité nihiliste » (p. 39). Ce tropisme nihiliste est ainsi LA cause des violences, exactions, massacres terroristes que nous sommes amenés à déplorer jour après jour. Par frustrations interposées, le capitalisme a généré le fascisme dans les années 30. Aujourd’hui, il crée le terrorisme islamiste qui, dès lors, constitue un « fascisme contemporain » (p. 45). D’ailleurs, la qualification d’islamiste ne vaut rien aux yeux de Badiou. Pour lui, « la religion n’est qu’un vêtement, elle n’est aucunement le fond de l’affaire, c’est une forme de subjectivation, pas le contenu réel de la chose » (p. 46).
En définitive, cette thèse n’a rien d’original. Elle est très répandue dans les milieux de la gôche et du gauchisme. Peut-être Badiou ne s’en distingue-t-il que par une expression particulièrement exacerbée, alliant haine de l’Occident, mépris des classes moyennes et disculpation complète de l’islam politique.
Cette thèse semble tellement évidente à son auteur qu’il ne cherche même pas à en administrer la preuve. Ses insuffisances sont pourtant criantes :
– Le fait que la quasi-intégralité des actions de type terroriste de ces dernières décennies relève de l’islam fondamentaliste et guerrier n’est pas neutre. Ce n’est pas un « vêtement » dont on pourrait changer au gré de l’humeur. Bizarrement Badiou cite ce qui lui semble être le contre-exemple du franquisme qui a bénéficié de complicités catholiques. Pourtant, il n’y a rien dans le franquisme qui s’apparenterait à un nihilisme de déshérités comme ce serait le cas avec les djihadistes et peut-être, dans une certaine mesure, avec les nazis païens…
– En l’occurrence, rien dans les discours, les écrits et les attitudes des terroristes islamistes ne s’apparente à une contestation du capitalisme : eux sont contre les croisés et les Juifs et non les riches en tant que tels ; ils mènent le djihad, nullement la révolution ; etc. Pour qualifier un mouvement, il paraît difficile de ne pas tenir compte de ce qu’en disent ses protagonistes eux-mêmes…
– Alors que la pauvreté est très bien distribuée de par le monde, notamment en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud, les réactions réputées nihilistes touchent tout particulièrement des islamistes. Si les facteurs économiques étaient à ce point déterminants et si les considérations religieuses étaient à ce point subalternes ne devrait-il pas y avoir une meilleure répartition des violences terroristes avec leurs habillages idéologiques et religieux ad hoc ?
– L’idée même que les auteurs d’attentats islamistes seraient massivement des représentants de la catégorie des pauvres, que ce soit dans les sociétés occidentales ou au Sud, est contestable. En tout cas, les contre-exemples sont légion. Une seule illustration : un rapport du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam (novembre 2014) montrait que parmi les jeunes tentés par l’islam radical, les 2/3 étaient issus des classes moyennes et 17% provenaient des catégories socioprofessionnelles supérieures. Certes, le fait qu’il s’agisse de familles ayant contacté le CPDSI crée un biais statistique indéniable, renforçant probablement les deux pourcentages en question, mais pas au point d’inverser totalement les résultats.
Bref si les facteurs économiques, notamment les excès du capitalisme, jouent un rôle incontestable dans les comportements de radicalisation et dans le passage à l’acte terroriste, pour autant, il ne s’agit certainement pas d’une causalité seule et unique. En particulier, les facteurs religieux ne sauraient être aussi facilement balayés. Les omettre c’est se priver de bien comprendre les phénomènes et s’interdire définitivement de les résoudre.

21 septembre 2016

Pensées gauloises de Sarkozy

Classé dans : Billets,Citations — bertrandvalmy @ 23 h 01 min

sarkozyLa dernière gauloiserie de Nicolas Sarkozy n’a pas laissé indifférent. S’il s’agissait d’une provocation, les réactions sont à la hauteur des attentes. Les réseaux sociaux ont vrombi, la presse s’est enflammée, les rivaux politiques ont contre-attaqué. « Au moment où vous devenez Français, vos ancêtres ce sont les Gaulois » a dit l’ancien Président de la République lors d’un meeting à Franconville. Avalanche de répliques, dans divers registres : courroucé, ironique, consterné… D’aucuns, pour lui répondre, se sont sentis obligés d’exhiber leurs racines arabes, pieds-noirs, et même brésiliennes ! D’autres ont ressorti le film d’un meeting de Mitterrand, en 1987, égrainant, en contrepoint visionnaire du discours réducteur de Sarko, nos ancêtres bigarrés : Romains, Germains, Juifs, Italiens, Espagnols, Portugais, Polonais, Arabes…

Qu’une fois de plus, Nicolas Sarkozy ait voulu attirer projecteurs et commentaires est évident. Qu’une fois de plus, il ait souhaité se démarquer de ses adversaires à la primaire de droite l’est tout autant. Qu’il cherche à nouveau le clivage est indubitable. Pour autant, peut-on le croire plus bête qu’il n’est ? Ignorerait-il qu’effectivement, de manière factuelle, les origines des Français sont diverses ? Bien sûr que non. Lui le fils de Hongrois est bien placé pour le savoir. Et comme nous savons qu’il le sait, les réactions à sa déclaration provocatrice sont, à l’évidence, sur-jouées.

Sarkozy, dans cette affaire, a voulu déployer le roman national. Il a parlé d’un mythe ; on lui a brandi l’histoire. Ou plutôt on a feint de brandir l’histoire pour mieux mettre en avant un autre mythe, un autre roman national. Sarkozy s’est fait l’avocat de la Nation unitaire, on lui a rétorqué la Nation multiculturelle. « La véritable identité française, est celle du mélange » a écrit Jauffrin dans un billet de Libération, en réponse à la gauloiserie sarkozienne. Une assertion qui paraît frappée du sceau du bon sens, mais qui en réalité est loin d’aller de soi : quand l’Italien est Italien, le Polonais est Polonais, l’Arabe Arabe, le Français aurait, lui, pour identité d’être les trois à la fois, plus quelques autres. Une identité en quelque sorte issue de la combinaison d’identités étrangères. Pas vraiment une identité en soi, mais une identité formée de celle des autres. Singulière prérogative de par le monde ! Pourtant, d’un point de vue factuel également, le mélange n’est pas aussi mélangé que cela. Si des vagues d’immigration, principalement à partir du XIXe siècle, ont créé un bien beau brassage, mêlant Polonais, Italiens, Espagnols, Portugais et tant d’autres, pour autant il y a aussi, sur plusieurs siècles, entre les grandes invasions (IVe – VIe siècles) et ces mouvements d’immigration, une démographie française assez stable et peu ouverte sur l’extérieur. Bon nombre d’arbres généalogiques sont là pour l’attester !

Insistons sur ce point : ce n’est pas sur le plan des faits que doit s’apprécier l’affirmation de Nicolas Sarkozy. C’est bien sur le terrain des représentations identitaires que les choses se jouent. Je l’ai déjà dit : Nation unitaire versus Nation multiculturelle. Et face à cette alternative, on ne saurait balayer d’un revers de main la première option au prétexte qu’elle serait caricaturalement servie par le machiavélique Sarkozy. La Nation unitaire a ses lettres de noblesse. Elle a justement permis d’intégrer des millions d’hommes et de femmes, nés ailleurs qu’en France, mais qui ont fait de la France leur patrie et ont contribué à son rayonnement.

Dans son phrasé quelque peu maladroit, Sarkozy s’exclame : « Au moment où vous devenez Français, vos ancêtres ce sont les Gaulois ». Je préfère infiniment la formulation de Renan dans Qu’est-ce qu’une Nation ?, « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis » (p. 31). Incontestablement, nos ancêtres les Gaulois font partie de cet héritage indivis.

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